Il faut bien le dire... si j'ai choisi de lire cette trilogie, c'est sans conteste pour ce titre. Ce prénom. Cette référence. Et quand mon cerveau ravagé s'entiche d'une idée fixe, il s'obstine, s'obsède et je suis donc obligée de faiblir... L'avantage avec ce roman, c'est que je peux tripoter la couverture et toucher le prénom comme je l'entends sans que, comme cela est déjà arrivé avec mon smartphone, cela ait des conséquences plus grotesques que fâcheuses. 

"Je ne pense pas aujourd'hui que le destin ou le hasard existe, je crois qu'il y a es opportunités qui se présentent, et qu'il nous revient le choix de les saisir ou non."

Les Crèvecoeur: une drôle de famille.

Nous retrouvons ici la famille CrèvecoeurGermain et ses parents Edith et Romain.

C'est surtout l'enfance de Germain qui est passée au crible ici: pris en grippe par l'institutrice, considéré comme étrange par ses camarades, adoré par sa mère et méprisé par son père. Chez les Crèvecoeur, il y a deux clans: l'union sacrée entre Germain et Edith et l'isolement volontaire de Romain repoussant sa femme qu'il considère plus comme sa bonniche et son fils dont il se moque royalement et qu'il traite comme un parasite de plus. Bonjour l'ambiance! Romain est obnubilé par les chaussures, chose qui était déjà traitée dans le tome précédent mais ici, on voit vraiment que sa perversion, son fétichisme sont de l'ordre de la pathologie. Pour obtenir la paire convoitée, il est prêt à tout: le mauvais comme le pire.

 Le temps passe et on voit l'obstination du jeune Germain pour tenir une place importante dans la vie de son père. Il s'entête à le suivre, à faire ses devoirs dans la boutique alors que Romain le chasse. Germain s'incruste si bien qu'à un moment Romain va faiblir; non pas par amour pour son fils puisqu'il n'aime personne (hormis la Chaussure) et que le mot "fils" ne signifie rien pour lui, mais lorsqu'il va raconter l'histoire des chaussures, quand il va déclamer son amour pour telle paire, pour son unicité. 

C'est dans ces moments-là, que Romain devient humain. Mais c'est éphémère. Lorsqu'il se sent "sentimental", il redevient la brute épaisse violente et bestiale et se met à chasser et à menacer Germain. De nouveau. Antonia Medeiros analyse doublement la relation filiale: d'une part, avec la relation qu'entretient Germain avec son père dans ce roman mais aussi la relation qu'entretiendra Germain avec son fils et qui englobe toute la trilogie. Rappelons que le récit que nous lisons est l'espèce d'autobiographie parcellaire de Germain qu'il a entreposée dans des boîtes à l'attention de son fils Raphaël

Antonia Medeiros repense toute cette question de la place de l'hérédité et celle de l'environnement dans la constitution des fils qui relient les membres d'une famille. N'oublions pas non plus que Germain est le fruit d'un amour doublement interdit: Edith commet un adultère avec un Allemand durant la première guerre mondiale. Germain est donc le vrai fils d'Hektor dont il aura hérité génétiquement de quelques traits de caractère mais aura grandi auprès d'un homme qu'il a cru être son géniteur et qui l'aura détruit. Germain reçoit donc un double héritage: celui des gênes (par Hektor qui est absent et inconnu) et celui de l'environnement familial néfaste instauré par le chef de famille (Romain). On comprend que l'histoire se répète avec Raphaël qui n'a connu ni son vrai père (mais qu'il découvre de façon posthume) ni celui qu'il croyait être son père (dont l'existence a été mystifiée par sa mère). Toute cette conception vraiment bien menée par Antonia Medeiros est très pertinente et pousse vraiment à la réflexion sur l'inné, l'acquis et ce qui nous relie les uns aux autres, mais aussi sur les liens du sang et les liens du coeur... 

" Moi, Germain Crèvecoeur, aurais-je pu faire mieux que mes parents? Je ferme les yeux, je prononce ton nom avec regret et je me demande quel père j'aurais été pour toi. Dans le silence du moment où tu me lis et celui où je t'écris, je me répète cette question qui me hante tous les jours. Et déjà, je t'entends me dire: "Absent, tu aurais été absent." Et je n t'en voudrais pas. [...] Et si d'aventure tu m'avais demandé quel genre de père j'aurais aimé être, je t'aurais répondu, avec l'amertume et le regret qui m'étranglent aujourd'hui: "Celui qui, au moins, aura essayé.""

Pour vivre sereinement, Edith crée une sorte de cocon entre elle et son fils, une bulle inatteignable par Romain. Elle surprotège son fils, lui donne toutes les raisons de croire en l'humain. 

"Elle voulait que je croie en l'amour, que je sois le héros dont toutes rêveraient et que je sois le produit réussi d'une enfance protégée et délicieuse. Car telle était la véritable tragédie de ma mère: elle s'évertuait à transfigurer le réel pour masquer la noirceur du monde, au risque de passer pour une terrible menteuse."

Le scepticisme, le cynisme sont des boucliers qu'Edith utilise contre la cruauté et l'ignominie de ce mari qu'elle n'a pas voulu, de cet homme avec lequel elle s'est résignée à vivre. J'ai beaucoup apprécié ses répliques tantôt cinglantes tantôt complètement désabusées qui montrent bien que l'attitude ordurière de Romain ne la touche décidément plus.

"Tu as tort de le prendre ainsi, lui rétorqua ma mère. Il ne fait rien de mal, il veut simplement t'aider. Tu devrais en profiter. Quand il est avec toi, tout le monde pense que tu es un type bien. C'est dire..."

 Donc tout va bien.  Ou plutôt tout semble bien aller pour le moment...car forcément, il faut de l'action, du bouleversement...et le lecteur ne sera pas en reste...

 

L'horrible bouleversement

"Ils se disputèrent, crièrent, hurlèrent sans même écouter: ils déchirèrent tout ce qui leur restait de respect, de souvenirs et de vie ensemble et déversèrent, dans une bile haineuse et violente, l'amertume de ne s'être jamais compris."

Un jour, Germain et sa classe partent voir un spectacle de cirque. Le dernier numéro concentre des êtres humains un peu difformes qu'on montre comme des animaux; une femme barbue, un nain étrange... et une chinoise aux pieds déformésminuscules dont Romain va tomber amoureux et qu'il va kidnapper pour en faire se princesse chez lui. La mère et le fils sont au service du nouveau couple. Lorsque la sainte Edith va mettre un terme à cette cohabitation, le casse-pieds de Romain va se montrer d'une violence et d'une immondice sans nom. Et puis Edith et Germain n'entendront plus jamais parler de lui.

 

La vie continue, tant bien que mal, et les épreuves ont rapproché encore plus la mère et le filsGermain décide de continuer l'oeuvre de ses aïeux et poursuivre la lubie de son père: confectionner, créer des chaussures. La première paire qu'il dessinera et fabriquera sera pour sa mère. 

  

Les deux savent que pour que Germain se professionnalise, il doit impérativement suivre une formation et par conséquent se séparer de sa mère. Et on suit ainsi Germain à Paris où il va rencontrer Marcel, Félix et Joanne. Et on assistera au succès de notre personnage en tant qu'artisan confectionneur, chausseur. La fin de ce roman correspond exactement au début du dernier tome de cette trilogie: Germain.

 Plus qu'une trilogie...

 Je dis "dernier" tome, tout en sachant qu'il y en aura un autre et qui fera suite à Germain. Je pense qu'il s'agira de l'histoire de Raphaël parce qu'il nous manque encore une pièce au puzzle: qui est la mère de Raphaël? Pourquoi Germain s'est-il suicidé? Peut-être que je m’extrapole...encore!!! Quoi qu'il en soit, j'ai hâte de lire cet autre opus. 

En général, je ne suis pas très fan des trilogies ou des sagas parce que je me lasse souvent très vite, je n'aime pas que l'on me contraigne à avaler d'office plusieurs tomes avant d'avoir le fin mot de l'histoire. Oui, j'ai beaucoup de mal avec les contraintes et la discipline. Et pourtant, j'ai quand même adoré cette histoire familiale très bien menée. Je n'ai pas eu l'impression de devoir ingurgiter les trois tomes. Je les ai lus d'affilée parce que l'histoire est prenante, parce qu'elle m'a interpellée.

 Heureusement que l'auteure a choisi de nommer un de ses personnages ainsi et d'en faire le titre d'un roman, sinon je serais passée à côté de cette trilogie exceptionnelle. J'aurais aimé aimer le personnage de Romain, mais quand j'ai découvert son immondice et son inhumanité, c'était tout bonnement impossible. Je l'ai haï de toutes mes forces jusqu'à la fin. Avant d'acheter ce roman, je m'étais fait une image excessivement belle et héroïque de ce personnage. Je m'attendais à un homme exceptionnel, un vrai personnage romanesque. Forcément, j'avais projeté sur ce personnage des bribes de son homonyme réel... et fatalement, tout ce que j'avais imaginé s'est écrabouillé au fil de la lecture. 

 

"J'ai toujours eu une prédilection pour les souvenirs des dernières fois. Ce sont des souvenirs qui m'ont marqué avec beaucoup plus de force que ceux des commencements. [...] Parfois, il y a des moments que l'on vit en sachant que c'est la dernière fois, et là, on éprouve des émotions étranges, comme si nous nous séparions de notre corps pour nous poser en observateur et apprécier un instant qui ne se reproduira pas. La scène entière est suspendue dans le temps, et la mémoire se promène au gré des instant, des endroits et des sensations, comme si ces secondes parfaites et fugaces allaient exister pour toujours."