Pour ne pas laisser ce blog à l'abandon trop longtemps, je vais récupérer certains de mes anciens articles. Pas tous car je suis assez flemmarde  et la manipulation risque de me gonfler de bonne heure. Je vais juste renvoyer ici les romans qui m'ont beaucoup plu.  

 


 

                                                                                                            

Edith est le premier tome de la trilogie des Crèvecoeur d'Antonia Medeiros. Je l'ai lu en deuxième, après le dernier tome Germain. La discipline et moi faisons 36, c'est bien connu!

 Un roman: deux histoires.

Dès le début de ce roman, on sait que Germain va mourir puisqu'il nous apprend son suicide. Comme j'avais lu Germain, je connaissais déjà le personnage mais pour ceux qui lisent la trilogie de façon normale et chronologique, c'est un inconnu (est-il bon, méchant?) Il lègue à son fils son entreprise. Le problème, c'est que Raphaël (le fils de Germain) ne connaît pas cet homme qui dit être son père puisque sa mère lui a menti en lui disant que son père était mort peu après sa naissance. Lorsque Raphaël va reconnaître le corps, il s'aperçoit que l'homme qui lui lègue son entreprise ne ressemble en rien à l'homme qui apparaissait sur les photos présentes chez sa mère. Il assiste donc à l'enterrement de Germain Crèvecoeur et observe la cérémonie avec surprise: des femmes recouvrent l'espèce de cercueil avec toutes leurs chaussures en hommage au bottier pour femmes de Bayeux. Raphaël ne comprend rien et décide de mener une enquête. Deux histoires vont alors se dérouler au fil du livre: celle qui unit les deux hommes: Germain et Raphaël ainsi que celle d'Edith, la mère de Germain donc la grand-mère de Raphaël.

On retourne en même temps que Raphaël sur les traces de ses ancêtres et plus particulièrement celles de la merveilleuse Edith. On voit Raphaël faire des recherches sur son père qui ne dévoile pour l'instant rien de lui mais qui fait une sorte de biographie de celle qui a compté dans sa vie... EdithGermain raconte l'histoire de sa mère jusqu'à sa propre naissance. Dans le roman Romain, il s'agira de raconter son enfance et dans Germain, il continuera le récit de sa vie sous l'occupation.

 La triste destinée d'Edith.

Suite à ses investigations, Raphaël va découvrir de multiples boîtes dans lesquelles Germain a pris le soin de déposer des souvenirs et des lettres. Au fur et à mesure que Raphaël ouvre les boîtes, il en découvre un peu plus sur ses origines. Et, le récit que nous tenons entre nos mains, c'est l'assemblage des différentes correspondances qu'a laissées Germain à Raphaël. Comme quoi, la vie d'un homme tient dans une petite boîte, sa mort aussi d'ailleurs...

Edith Gervais est la fille des cordonniers réputés de Bayeux. Les Gervais font entrer Romain Crèvecoeur dans leur cordonnerie qui, par ambition, par stratagème, par carriérisme, va accepter le mariage avec la fille Gervais. Romain est une enflure, un salaud de première qui profite de la naïveté des Gervais pour avoir la mainmise sur l'entreprise et assouvir enfin pleinement sa passion pour la chaussure, son fétichisme pervers. Il va par conséquent, délaisser complètement la candide Edith parce qu'il se moque réellement d'elle; elle lui a permis d'accéder à une place privilégiée. Elle n'a été qu'un pion, qu'un pont, vers son propre succès.

Edith est une Emma Bovary du XX°: elle attend le grand amour, comme celui qu'elle lit dans ses romans à l'eau de rose. Elle attend sa merveilleuse histoire d'amour mais elle se voit contrainte d'accepter par dépit ce mariage arrangé avec cette brute épaisse qui ne la regarde pas, ne l'aime pas. De toute façon, hormis ses chaussuresRomain n'aime personne. On voit la pauvre Edith se désespérer, s'étioler et s'abîmer au contact de Romain. Oui, Edith ressemble en tous points à Emma Bovary mais Romain n'est pas Charles. Romain est la pire ordure de la pire espèce. Pour le coup, le quotidien d'Edith ressemble aussi à celui de la pauvre Gervaise Lantier de Zola: battue, maltraitée, humiliée par ses maris. Pour évincer les parents Gervais qu'il a usés jusqu'à la moelle, puis volés, puis faits passer pour fous ou séniles, le salaud de Crèvecoeur fait l'inimaginable. 

De guerre lasse, Edith décide de vivre sa vie, satisfaire charnellement Romain à l'occasion mais sans se donner à lui. Elle se préserve.

"Edith et Romain Crèvecoeur vécurent ainsi prenant plusieurs mois, dans une sorte de parenthèse enchantée où chacun vivait son rêve, au milieu de la solitude de l'autre. Edith avait son histoire d'amour avec Hektor, Romain tombait amoureux d'une nouvelle paire de chaussures, et ils coexistaient dans un monde qu'ils enjolivaient à la lumière d'un autre qui n'était pas là. Ils ne se parlaient plus et se contentaient de manger, dormir, et respirer ensemble en prétendant qu'ils étaient seuls avec eux-mêmes."

La première guerre éclate et Edith devient infirmière bénévole. Elle va s'occuper de la zone allemande. Certes, ce sont des ennemis mais ce sont des jeunes gens. Elle va alors rencontrer Hektor. Le coup de foudre est alors réciproque. De cet adultère et de cet amour fou, naîtra un fils... qui aura pour prénom Germain...

Germain naît donc en 1916 au sein d'une famille déchirée: un géniteur absent, un père qui l'ignore, le méprise et une mère tendre et aimante. 

 "C'est ainsi que le 1er juillet 1916 naquit Germain Crèvecoeur, entre les murs d'une cathédrale puriste, dans le silence d'un prêtre ivrement  superstitieux, au milieu des cris d'une mère adultère, et sous le regard muet de six cent vingt-six personnages héroïques, cousus avec délicatesse par les doigts féminins, comme pour mieux rappeler aux hommes comment conquérir le monde."

 

Le personnage d'Edith

Certes, Edith ressemble tantôt à Emma (de Flaubert) tantôt à Gervaise (de Zola) mais elle a un caractère un peu plus trempé et sait se montrer assez cynique, caustique et désabusée face à la brutalité et à l'inhumanité de son Romain. Elle réussit à être indépendante et libre. Tout l'amour qu'elle ne peut donner à Romain, elle le reporte sur son cher petit Germain en qui elle voit la douce image d'Hektor. J'ai adoré ce personnage mélancolique, qui réussit à entretenir le merveilleux dans sa vie et celle de son fils malgré la cruauté dont fait preuve Romain. Elle installe des paravents pour que son fils ne s'aperçoive pas de l'horreur paternelle et que sa candeur en soit préservée. Edith est un personnage touchant, magnétique dont la vie risque de basculer dans le tome suivant...

 A son niveau, Edith est un personnage héroïque. On pourrait penser au début, qu'elle est juste soumise mais en fait, elle se protège. Elle donne l’illusion de se compromettre et de s'assujettir alors qu'en réalité, elle se raccroche à des chimères et des espoirs pour rester vivanterester debout. Et c'est un peu ce que fait Germain face aux nazis dans le troisième tome: faire semblant de se soumettre pour rester en vie et être libre d'une certaine façon.

Ce roman n'est ni lourd ni indigeste. Oui, certains moments sont plombants, déchirants mais il y a quelques pointes de légèreté qui permettent au lecteur de reprendre son souffle. On a quelques bouffées d'oxygène dans ce roman: que ce soit par les petites piques ironiques d'Edith, par l'humour déjanté du prêtre plutôt rock and roll tellement bien campé par la romancière ou encore par l'histoire d'amour entre Hektor et Edith qui nous donne quelques petites capsules d'espoir et de sérénité qui adoucissent les quelques anecdotes horribles et sombres.

 Premier tome de la trilogie

Edith et Romain permettent d'ancrer les origines familiales de Germain pour mieux comprendre sa personnalité dans l'ultime tome. En commençant par Germain, on a moins cette vision d'ensemble. Il faut peut-être mieux terminer la trilogie par Germain pour bien cerner le personnage et mettre en relation ses actes avec ceux de sa mère et bien comprendre que sa façon de survivre à l'occupant trouve ses origines dans sa résistance face au père tyran qu'il a eu.

Si le roman Germain met en exergue la nécessité de nuancer le monde, je trouve qu'Edith est un roman assez manichéen: la mère angélique et le père excessivement diabolique. Le tome suivant, Romain, que je viens de terminer, insiste aussi sur la cruauté extrême de Romain et le sacrifice suprême de la sainte Edith.