[Republication]

Ismaïl Kadaré est un auteur albanais né en 1936. C’est un auteur éclectique : il a composé de nombreux recueils, écrit des nouvelles et des romans, rédigé des essais. Je suis tombée sous le charme de cet auteur grâce au roman Avril Brisé qui traite de la vendetta qui sévit en Albanie et de la loi du Talion omniprésente chez les êtres humains. C’est un roman qu’on peut qualifier de poétique. Kadaré manie la métaphore avec élégance. Son écriture est stylisée sans être truffée de fioritures, simple mais recherchée, pointue sans être hermétique.

Les tambours de la pluie est un roman qui traite de l’invasion des Albanais par les Ottomans au moyen-âge. Si le nom de Skanderberg apparaissant à multiples reprises au fil de l’œuvre nous permet de contextualiser l’histoire au XV° siècle, le récit demeure intemporel puisque l’histoire racontée peut faire écho aussi bien à l’Antiquité, avec des récits comme L’Iliade, qu’aux conflits plus contemporains (la seconde guerre mondiale, le blocus de l’Albanie dans les années 1960, et n’importe quelle guerre en tous temps et en tous lieux), en passant par les récits de croisades et les épopées médiévales (comme La chanson de Roland).

 Quand j’ai lu la quatrième de couverture, je me suis dit « aïeje ne vais pas aimer ». Je ne suis pas férue des récits de guerre. J’ai commencé la lecture et j’ai cru que j’allais arrêter. Les trois premiers chapitres sont assez durs à comprendre ; Je me perdais dans les personnages. Je ne comprenais pas bien les noms étrangers de l’armée bien que Mr Kadaré ait eu la bienveillance dans son introduction de tout expliquer au lecteur occidental. La gourde que je suis avait pris le récit à l’envers, j’étais convaincue que c’était le récit des Albanais se défendant alors qu’au contraire, il s’agissait des Ottomans attaquant l’ennemi. Je n’avais pas saisi les interludes et leur raison d’être.

 Au chapitre 4… la lumière fut : j’ai tout compris et j’ai poursuivi ma lecture. Grand bien m’en a pris car ce roman est d’une rare excellence.

 Le titre : Les Tambours de la pluie.

D’emblée, on voit la métaphore de Kadaré : le bruit de la pluie qui s’assimile à la musicalité du tambour. On peut donc voir une vision poétique et symbolique de ce mauvais temps… En réalité, l’expression « les tambours de la pluie » est à prendre au sens propre. Les ottomans utilisaient les tambours pour présager l’arrivée de la pluie. Les tambours ont une place prépondérante dans la mesure où ils scandent le roman de façon permanente. L’histoire est rythmée par ces tambours. Le tambour n’est pas celui des festivités, de la fanfare, c’est celui de l’armée, de la guerre. On entend les tambours au moment des assauts, au moment de la retraite, à l’arrivée de la pluie. En un mot, le tambour est une mauvaise augure et provoque un moment de tension.

Kadaré prend deux éléments dont il inverse les symboles. On l’a vu les tambours –objet positif lié à la musique, à la festivité, à la fanfare- est détourné au profit d’une dimension fatale et funeste. De la même façon, « la pluie » représente métaphoriquement la morosité, la tristesse d’un être. Dans ce roman, la pluie va être perçue doublement et indiquer tour à tour la vie et la mort, la victoire et la défaite. Les Ottomans cherchent à assécher l’Albanie, à priver les Albanais d’eau. En ce sens, la pluie est perçue négativement par les Turcs puisqu’elle est en somme synonyme de leur défaite. En revanche, pour les Albanais, la pluie symbolise la vie, l’eau nécessaire à leur renaissance. La pluie est donc un élément salvateur. Par ricochets, les tambours qu’ils entendent au début les laissent indifférents mais lorsqu’ils annoncent l’arrivée de la pluie, ces derniers reprennent leur sens symbolique initial : la victoire et partant la joie.

 Un roman double

Ce roman présent de nombreuses dualités dont l’opposition entre les Albanais et les Ottomans. Outre la guerre qui les oppose, le roman manifeste matériellement les deux camps. On a l’histoire des Ottomans –récit de guerre- qui est entrecoupée par des interludes poétiques d’un personnage Albanais. On a vraiment l’histoire totale avec la perception de la guerre par chaque camp. Ces interludes en italique me font penser au roman polyphonique Les Vagues de Virginia Woolf, où chaque histoire des personnages est scandée par des récits allégoriques et symboliques faisant office d’interludes.

Cet aspect double permet de mettre en valeur la tension entre les deux camps et surtout de montrer la résistance de l’Albanie et de ses Albanais. Kadaré est patriotique ; il croit en la puissance de son pays et ce livre se révèle être un réel manifeste de la Résistance, quelle qu’elle soit. Les combats se font sous un soleil de plomb. Le soleil est perçu négativement par les deux parties. A l’origine, le soleil est un élément positif qui est source de chaleur, de joie… Ici, c’est tout le contraire : le soleil est intense, il brûle. Le soleil apparait comme le symbole du mal et représente la flamme des enfers. Jaune, rouge, noir, le soleil est Lucifer, Satan, le diable, le mal… C’est le soleil funeste de L’Etranger de Camus toujours annonciateur de la mort. La dernière dualité se trouve dans la représentation de la guerre : certes, on a des épisodes sanglants, mais ce n’est pas le but de Kadaré. Il ne raconte pas la guerre pour choquer ; on n’a pas de scènes d’horreur pour l’horreur elle-même. Lorsqu’on a une scène difficilement supportable, elle ne porte pas tant sur l’acte (la mutilation, etc…) mais sur le ressenti, la portée morale de chaque personnage face à la monstruosité. 

Enfin, ce roman est total et truffé de références littéraires : le combat Ottomans-Albanais n’est pas sans rappeler la guerre entre Grecs et Troyens. Le cheval vivant lancé par les Ottomans dans le campement ennemi évoque immédiatement le cheval de Troyes. Le retentissement des tambours chez Kadaré renvoient au son du cor dans La Chanson de Roland. Un récit de guerre qui est véritablement orchestré comme dans Candide de Voltaire. On retrouve l’écriture moderniste symbolique notamment de Virginia Woolf dans la structure. On a aussi l’essence même de l’écriture Camusienne. La résistance de l’Albanie est le miroir de la Résistance (pas seulement celle du siècle passé). Résister en tant que citoyen en temps de guerre ou de mauvaises passes mais aussi en tant qu’être humain face aux aléas de l’existence. Quand je dis que ce roman est total…

« Nous avons tenu et nous tenons. Nous savons que cette résistance nous coûte cher et qu’il nous faudra la payer plus cher encore. Mais, sur le chemin de la horde démente, il faut bien que quelqu’un se dresse et c’est nous que l’Histoire a choisis. Le temps nous a placés à la croisée des chemins ; d’une part, la voie facile de la soumission, de l’autre, la voie ardue, celle du combat. Nous avons choisi la seconde. Nous aurions pu opter pour la première si nous n’avions pensé qu’à nous. Il nous aurait été possible de terminer nos jours dans la paix, auprès de nos charrues et à l’ombre de nos oliviers, mais une pareille paix eût équivalu à la mort. »