[Republication]

Dès sa sortie, j'ai dévoré le roman de Frédéric Beigbeder Oona et Salinger. 

 

Je suis tombée amoureuse du cynisme, de l'humour noir, de la dérision et de l'autodérision, des phrases acides, des portraits au vitriol, des sarcasmes de Frédéric Beigbeder il y a plus d'une dizaine d'années. 

 Cependant, Frédéric Beigbeder s'est vraiment renouvelé avec ce roman qui est une sorte d'ode aux idoles. J'ai aimé lire l'admiration et l'amour que Frédéric Beigbeder voue à J.D Salinger et à Oona O'Neill Chaplin. Sans être mièvre, Monsieur Beigbeder nous parle d'une histoire d'amour réelle d'abord, puis fantasmée par l'écrivain, dans son "non-fiction novel" ("une forme narrative qui utilise toutes les techniques de l'art de la fiction, tout en restant on ne peut plus proche des faits".), autrement dit dans sa "faction"...

Cette histoire d'amour n'est pas la sienne propre mais celle de personnalités fortes du XX siècle à qui il a voué un culte. Littéraire et passionnel.

 Quand Frédéric Beigbeder nous parle d'amour, cela donne un vrai bon roman.  Quelle mise en abyme: J'aime Beigbeder qui aime OOna O'neill  et Salinger qui aime la femme susnommée qui, elle, aime Charlie Chaplin qui l'aime en retour. Si ma relation littéraire avec Frédéric Beigbeder n'est plus à prouver, à montrer ni à démontrer, celle que j'entretiens avec Salinger est chaotique et complexe. En début d'année 2014, j'avais lu L'attrape-coeurs, THE chef d'oeuvre, Le roman par excellence... et j'en passe. Le problème, c'est que je n'ai rien vu de tout cela au fil de ma lecture et j'ai eu l'impression de m'être fait arnaquer.

Comment ce roman a-t-il pu charmer Frédéric BeigbederJe me pose encore la question. Mais s'il est une question que je ne me pose même plus, c'est pourquoi et comment Salinger a-t-il pu marquer Frédéric Beigbeder? Oona et Salinger nous offre la réponse...

Glenn Miller, Moonlight Serenade

 

 

 

femmechapeauL'histoire de ces deux amants, même si parfois les anecdotes surgissent davantage du cerveau de Frédéric Beigbeder, est vraiment belle. Même si j'ai aimé l'histoire d'amour avortée d'Oona et Jerry, je crois que je lui ai préféré la recréation de cette histoire fantasmée par Frédéric, et je pense surtout qu'il n'y a rien de plus beau et de plus fort que cette admiration et cette effusion d'amour d'un écrivain à un autre qui émanent de ce roman. Ceci dit, là où Frédéric Beigbeder marque de vrais points, c'est lorsqu'il m'incite à aller découvrir l'univers de Salinger, un auteur que je croyais avoir définitivement rayé de mes envies. 

Frédéric Beigbeder, un passeur de livres? 

Frédéric Begbeder, un intermédiaire littéraire? 

Frédéric Beigbeder: un vrai écrivain, le Romancier par et de l'excellence! 

Frédéric Beigbeder, mon "Salinger" à moi!

 On a grosso modo l'histoire de Salinger, un novelliste qui écrit dans différentes revues. Cet auteur un peu pataud en société va rencontrer la fille du grand dramaturge Eugene O'Neill: la sublime Oona, superficielle en apparence et profondément torturée. On voit évoluer ce couple qui n'en est pas vraiment un puisqu'ils seront davantage "bons camarades de chambrée" que véritables amants. Cette histoire, c'est la rencontre improbable d'un "loser" un peu branque et d'une bimbo détraquée.

écrivain

 Nous sommes dans un contexte de guerre: la seconde. Par dépit, par amour, Jerry se lance à l'assaut en espérant au fond de ne jamais revenir pour pouvoir manquer à Oona. Il tient à ce qu'elle le pleure, qu'elle le chérisse mort à défaut de l'aimer vivant. Oona est jeune, légère, et Jerry parti, elle va faire la fête, mener une vie disloquée jusqu'à ce qu'elle rencontre Charlie ChaplinJerry, au front, va entendre parler de cette histoire entre sa belle et ce vieux croulant. Vieux, certes mais drôle contrairement à Salinger qui est déjà vieux et désabusé avant l'âge.  

L'histoire d'amour impossible, avortée dans un contexte d'une guerre impossible à oublier sera la pierre angulaire de l'Oeuvre de J.D Salinger. 

Je comprends désormais pourquoi Beigbeder est captivé par cet auteur: c'est un romancier torturé, désabusé aux mille et un déchirements qui ne peut fatalement qu'inspirer commisération et fascination. La magie a vraiment opéré.

 Grâce au procédé de "faction" Beigbederienne, notre romancier a la possibilité de regarder le passé à la lumière de notre contemporanéité et de voir notre présent à travers le prisme du passé. Il y a aussi quelque chose d'intemporel et d'universel dans ce chef d'oeuvre. Aussi, notre auteur rusé, malin et ingénieux peut ainsi renouer avec son ton sarcastique et cynique habituel en intégrant de façon homéopathique et ponctuelle des petites critiques sur la société contemporaine. C'est un coup de maître de Frédéric.

 

"Tu imagines si tout le monde avait un téléphone portatif dans la poche? Ce serait un cauchemar, on ne vivrait plus. On serait tout le temps dérangé.

- Arrête de changer de sujet! Tu sais très bien qu'une telle abomination n'existera jamais: on aura toujours besoin d'un fil pour relier les gens."

 

Cette "faction" permet à Frédéric Beigbeder de rester libre. Libre de faire dire ce qu'il pense à ses personnages. Faire dire à ceux qu'on admire ce qu'on aimerait les entendre nous dire... 

Beigbeder l'a fait. L'a magistralement fait. 

 

On reconnaîtra ici le phrasé de Frédéric dans cette phrase qu'il a imaginée dans la bouche de Salinger:

 

Les lettres imaginaires de Jerry à Oona sont sublimes. Et le mérite d'en revient pas à J.D.S mais à M.F.B.Q.J.C  (Mon Frédéric Beigbeder Que Je Chéris). Ce sont des pépites lyriques pleines d'une poésie inédite. 

 "Je suis ton Hitler et tu es ma France. Ne t'inquiète pas, je ne te demande rien en échange de mon occupation de ton territoire spirituel. Contente-toi de m'inspirer, ce n'est pas de ta faute, c'est tombé sur toi,  et je sais bien que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre, que notre aventure était foireuse dès le départ. Je me suis servi de toi pour écrire mieux, et  à présent, c'est grâce à ta présence absente, à ton silence espiègle, que je creuse bêtement, obstinément, cette écriture qui gagne du terrain en moi."

 Ce roman m'a parlé dans la mesure où j'ai vu quelques échos entre l'admiration de Frédéric Beigbeder pour ces quelques personnalités et celle que je voue de la même façon à Aragon et Elsa (Triolet), Frédéric Beigbeder, Philippe Delerm, Italo Calvino, Virginia Woolf...