Colette et Proust

Oui, encore et toujours... Colette. Dès que je vois un de ses romans chez les libraires et les bouquinistes, je fonds. J'achète un Colette comme j'achète une viennoiserie. Avec la même envie, le même plaisir et la même délectation au final.

Dans Mitsou, Colette nous plonge dans l'univers du cabaret où notre protagoniste a une grande renommée. Un jour, une de ses camarades de loge pas farouche pour deux sous et plus tôt de moeurs légères, fait rentrer deux militaires. Elle les cache dans la loge de Mitsou qui, bien plus élégante et réservée, bat froid ces deux hommes. Cela ne l'empêche pas de se déshabiller devant eux. La nudité physique n'a pas pour Mitsou une grande importance. Le corps nu ne dévoile en réalité rien. C'est se livrer, se donner crue pour mieux cacher qui on est. Cependant, elle va tomber amoureuse (enfin cela, elle ne l'avouera jamais) de celui qu'elle appellera "Mon Lieutenant Bleu"

Le personnage de Mitsou nous rappelle Claudine: à la fois espiègle mais réservée, féminine en dehors et tellement masculine en-dedans.

"Mitsou, j'ai votre lettre. Je la relis avec des yeux qui s'étonnent qu'une petite fille volontiers nue, puisse cacher tant d'elle-même".

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Le roman se compose au début comme une pièce de théâtre. Et, dans la deuxième partie, il s'agit davantage d'une correspondance entre Mitsou et le Lieutenant Bleu. Comme je l'ai souvent dit, la relation épistolaire m'intéresse et me passionne. C'est grâce à l'échange de lettres entre les deux amants que l'on peut saisir la personnalité de Mitsou. La lettre la révèle alors qu'elle passe son temps à se cacher. C'est tout le paradoxe de Mitsou: se cacher, se dévêtir, se mettre à nu, se replier. Mais, Mitsou refuse de se livrer à celui qu'elle pense aimer. Il est hors de question de dire ce qu'elle ressent. Elle veut sauver son orgueil, ne pas perdre la face. Et surtout ne pas avouer ce sentiment aussi fluctuant qu'est l'amour. Mitsou apparaît alors comme une éternelle amoureuse mais aussi une amoureuse cynique désabusée. (Tiens, ça me rappelle quelqu'un...) Mitsou est assez détachée et libre, ce qui pour l'époque est résolument moderne. De toute façon, Colette est intemporelle. 

Au fil de ma lecture et particulièrement de la lecture des lettres de Mitsou dans lesquelles elle réfléchissait sur l'amour et la relation amoureuse, je  me disais "je pense pareil; tout pareil que Mitsou (et par ricochets, tout pareil que Colette)" Mitsou refuse la complémentarité au sein d'un couple, elle veut l'égalité, l'affrontement. On retrouve l'androgynie mentale caractéristique de Colette.

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J'avais aussi comparé, par le passé, les romans de Colette et sa vision de l'amour, aux chansons d'Elodie Frégé. Et, dans ce roman, j'ai retrouvé de nouveau un point commun. Mitsou, en tant que danseuse de cabaret, suscite le désir, l'admiration mais ce n'est pas de l'amour. Et, elle répète à plusieurs reprises "je préfère être aimée et non adorée" '(formule approximative). Et, dans la chanson "Mes bas" d'Elodie Frégé, celle-ci déclare "Vous m'adorez, mais ça me vexe".

C'est bien joli d'être admirée, d'être adorée... Mais il semblerait que cela soit moins important que d'être aimée.

Dans la troisième partie, on retrouve les deux amants en face-à-face. Ils sont coprésents l'un à l'autre et non plus dans une communication différée que permettait l'échange épistolaire. Si les lettres étaient lyriques, intéressantes, leur échange réel est ancré dans l'ordinaire et le quotidien. L'absence de l'autre permet davantage l'expression du sentiment. Dès que la réalité prend le dessus, le sentiment change; la virtualité génère un fantasme et c'est ce fantasme qui crée l'illusion d'amour. Et cela, Mitsou le comprend rapidement dans cette dernière partie. Notamment, lors de leur première nuit d'amour où son Lieutenant Bleu refuse de s'assoupir pendant qu'elle se rafraîchit puisqu'il craint de se transformer en "une brute vautrée, toute bottée, et ronflant sur le lit"... Effectivement, on perd la notion du glamour. Il y a un décalage entre Mitsou, jeune et élégante, et le Lieutenant, très rustre. Quand elle le voit nu, le désir s'enfuit, il tente de la prendre dans ses bras mais il l'écrase. En tant que femme, on comprend Mitsou. On voyait l'homme en uniforme, on commençait à fantasmer, à l'imaginer sensuel, excitant et la réalité une fois encore annihile le fantasme et on est face à un rustre qui, sans l'uniforme, est beaucoup moins attrayant et se révèle surtout ordinaire. On ferme les yeux, on serre les dents et on se dit que le lendemain, tout sera terminé. Voilà pour le point de vue féminin.

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Du point de vue masculin, ce n'est guère différent. Le lieutenant désire Mitsou, il la trouve magnifique. Mais au réveil, une fois Mitsou goûtée, chérie, honorée, le désir s'est lui aussi enfui. L'acte charnel est alors objet de consommation, la femme à usage unique. 

Les deux se regardent mais se taisent.Les deux veulent fuir mais n'agiront qu'en fonction de l'autre pour ne pas passer pour un salaud ou pour une fille de joie. Colette insiste sur l'hypocrisie masculine puisqu'elle fait murmurer au Lieutenant: "Adieu, chérie" et luit fait dire à haute voix à l'oreille de Mitsou: "Bonjour Mitsou". Colette s'arrête sur ces mots. Puis, elle nous replace les protagonistes quelques jours plus tard, de nouveau, dans une relation épistolaire. Une relation amoureuse à distance qui renaît.

 Très atemporel, très moderne. Ce roman paraîtrait à notre époque, il ne nous semblerait nullement désuet mais complètement dans l'air du temps! Définitivement, j'adore Colette.