Le roman Cannibales de Régis Jauffret fait partie de cette Rentrée Littéraire 2016. Par voie de conséquence, il me permet d'inaugurer le challenge de Sophie Hérisson qui consiste à lire 1% (ou 3 ou 6) des livres de la rentrée... Ce qui signifie 6 livres (ou 18 ou 36).

 

 

 J'inscris le roman de Régis Jauffret dans le challenge de Philippe même si c'est assez "borderline". Le thème est "méchants". Doit-on considérer les cannibales comme des méchants? Montaigne a mis trois plombes à essayer de faire prendre conscience aux gens que "chacun apelle barbarie ce qui n'est pas de son usage" et moi, j'arrive 5 siècles plus tard en associant "cannibales" et "méchants". Ca fait grincer des dents... En même temps, les personnages féminins du roman Cannibales ne sont pas des tendres. La bru et la belle-mère veulent tuer et manger le fiston... Ce n'est pas très très gentil quand même...

JAUFFRETCannibales est un roman épistolaire. Deux personnages féminins s'échangent des lettres. C'est Noémie -25ans- qui entame la correspondance: elle annonce à sa belle-mère qu'elle va quitter son fils, Geoffrey -une bonne cinquantaine d'années-, parce qu'elle ne le supporte plus. La lettre est assez froide. Jeanne, la mère de Geoffrey, va répondre à Noémie. La lettre va être très cynique. Les lettres de Noémie dépeignent un Geoffrey immonde; il s'agit d'un portrait au vitriol, chargé, très chargé. Au début, Jeann défend son fils, le place sur une sorte de piédestal et fait un portrait de Noémie peu flatteur, acide, acerbe. On peut penser que le prénom masculin n'est pas anodin... Geoffrey renvoie-t-il à Jauffret? Notre auteur serait-il en train de régler ses comptes avec la gent féminine? Mesdames, accrochez-vous car -sans mauvais jeu de mots- nous mangeons!

C'est très original. On rit car les deux femmes ne s'épargnent rien. Elles se balancent les pires atrocités: des choses qu'on détesterait lire mais qu'on adorerait dire à nos pires ennemis.Et puis, de fil en aiguille, les deux vont trouver finalement un terrain d'entente. Finalement, Jeanne admet que son fils est une erreur de la nature. Et, les deux vont comploter. Elles vont vouloir tuer Geoffrey. Pas le tuer pour le tuer. MAis le tuer pour le manger. D'où le titre...

 

Au début, le titre "Cannibales" me ssemblait étrange. Je me disais: "c'est métaphorique" car les deux semblent s'entretuer ou pour reprendre la métaphore de la manducation "elles se bouffent entre elles". Et non... C'est clairement explicité: elles veulent voir ce pauvre Geoffrey embroché, dépecé. Elles l'imaginent en plat avec de la sauce, des accompagnements.vintage

Ce cannibalisme est ici symbolique. Les deux femmes font de Geoffrey leur souffre douleur, leur proie. Elles le vampirisent. Et, en même temps, l'idée d'ingestion montre bien le fait qu'elles veulent le garder pour elles pour toujours. C'est assez malsain en somme...

 

"Après avoir salé et poivré sa dépouille, tenant chacune une extrémité du manche sur lequel nous l'aurons empalé, nous le ferons griller à la broche au-dessus d'un feu de sarments de vigne et de bois d'olivier. Nous pilerons ses os dans un mortier afin de pouvoir nous repaître de sa moelle montée en mousseline avec un kilo de bon beurre."

salomé

Ces femmes rappellent bien la mythologie (grecque, latine, biblique) et les créatures féminines mortifères: les sirènes, Méduse, les amazones, Salomé. Il y a un portrait des femmes qui va d'ailleurs dans ce sens: "Nous sommes sévères sous nos charmes. Frêles cavalières chevauchant lourde bête, nous dirigeons notre monture d'une voix soyeuse comme un foulard et cinglante comme une cravache. Nous sommes dictateurs, tyrans, nous savons tirer parti de leurs faiblesses, titiller leur orgueil, les flatter et aussitôt les rabaisser pour qu'ils quémandent ensuite nos compliments à genoux". 

sirèneNoémie et Jeanne veulent à tout prix tendre un piège, à l'instar des sirènes, à Geoffrey pour le faire périr et le dévorer.

Elles apparaisent aussi comme Méduse puisqu'elles le pétrifient (au sens figuré). On le sent bien grâce aux quelques lettres de Geoffrey qui entrecoupent l'échange entre les deux harpies: l'homme est tétanisé, il a peur de ces femmes.

amazonesEnfin, on retrouve l'idée d'amazones qui détestent les hommes. Si, dans la trilogie Millenium, Stieg Larsson parlait d'hommes qui n'aimaient pas les femmes, ici, la tendance s'inverse car Régis Jauffret nous dépeint deux femmes qui n'aiment pas les hommes. Cette haine des hommes va rapprocher les deux protagonistes dont la relation est parfois équivoque, ambigue. Et puis moins ambigue quand Noémie avoue ses fantasmes de passer une nuit torride avec Jeanne.

Par sa jalousie et sa haine, Noémie ressemble aussi à Héra, protectrice des femmes. Et, Jeanne ressemble quant à elle à Cronos (dieu qui dévore ses enfants...).

-> Peut-être que ma lecture est azimutée et surinterprétée. Si ça se trouve, Régis Jauffret a juste voulu produire une relation épistolaire un peu originale, dépeindre une image de la femme-tyran. Et c'est tout...

Outre la mythologie grecque, ce roman épistolaire rappelle sans conteste celui de Laclos. Dans les deux cas, les liaisons sont très dangereuses... Jeanne est une Madame de Merteuil moderne et Noémie est une version très réussie de Valmont. Il y a quelque chose de très libre, très libertin finalement, dans la personnalité de Noémie. Elle refuse de se lier à un homme; elle papillonne et préfère l'amour éphémère à l'amour éternel. Et puis, pour elle, il est moins question de sentiment que de pulsion charnelle. Elle consomme les hommes, les jette. Geoffrey est le seul qu'elle veut manger puisque les autres, elle les croque et les recrache...(Hey! Moi aussi, j'ai le droit de faire des métaphores...) Quant à Geoffrey, il  a sans conteste quelque chose de Cécile de Volanges; et s'insinue quelque chose de Gainsbourg dans ce Cannibales...

"Le velours des vierges" - Elodie Frégé

...Ce que j'ai apprécié dans ce roman, outre la relation épistolaire que j'idolâtre, c'est le style de l'auteur. Les lettres sont à la fois lyriques, métaphoriques, cyniques, cruelles. Le vocabulaire est d'une telle richesse qu'il m'a fallu à plusieurs reprises avoir recours au dictionnaire. Les métaphores animales, culinaires, météorologiques, médicales sont très fréquentes. On a vraiment un style imagé du début à la fin. Les phrases sont assonancées voire rimées, et c'est une chose à laquelle je suis sensible. C'est très poétique malgré la cruauté des actes. Il y a d'ailleurs beaucoup de références à la poésie et parfois plus largement à la littérature:

- Baudelaire: lorsque les deux évoquent les paradis artificiels. La représentation féminine Baudelairienne dans les Fleurs du mal y est ici reprise à l'identique: la femme à l'origine du malheur masculin. On retrouve aussi la notion de spleen qui revient à plusieurs reprises. Et puis, le prénom "Jeanne" peut faire aussi référence à Jeanne Duval... maîtresse et muse du père Charles.

- Eluard: lorsque Jeanne parle du prénom d'un de ses amants: "j'écris les lettres de son nom après mon bain sur la buée du miroir, du bout de ma canne dans le sable humide de la plage et sur des cahiers d'écolier à carreaux que je fourre sous le matelas afin que les vapeurs d 'encre peuplent mes songes."

- C'est aussi et surtout une poésie qui va à l'encontre de celle de Jaccottet qui précisait dans A la lumière d'hiver: "je veux une poésie sans images". Ici, tout est imagé. C'est vraiment symbolique au sens baudelairien et rimbaldien du terme.

- Cabourg... Forcément cette ville fait tilt! Cabourg, le Balbec de notre ami Proust.

 

 

sorciereArrivée aux trois quarts du roman, on commence à avoir quelques suspicions sur la fin. Et puis, le mélange des voix brouille de nouveau les pistes. Noémie, très autocentrée, revient doucement vers Geoffrey. Elle voulait être traitée en muse, en déesse mais Geoffrey n'a fait que l'ignorer. C'est cette ignorance qui a poussé la jeune femme à vouloir retrouver sa place d'avant dans le reagard de son ex-amant. Elle cherche de nouveau à exister dans ses yeux, à reprendre une place. Son narcissisme n'a pas d'égal. Elle veut être vue, aimée, adorée, idolâtrer. Elle veut que l'homme souffre de son absence, elle veut le voir ramper. D'ailleurs, elle l'avouera à Jeanne: "J'aime les amants en ruine". Un peu perverse narcissique notre Noémie-Valmont! On comprend que Geoffrey et Noémie sont de nouveau ensemble quand au passe du "je" au "nous". De nouveau, Geoffrey est vampirisé par Noémie...

Jusqu'à la dernière lettre, tout était plausible. La dernière casse tout: la fin est plutôt nébuleuse et cela rend le bouquin assez bancal. Il y a quelque chose qui ne va pas. On a l'impression que l'auteur ne savait pas comment finir et qu'il a fait une sorte de pirouette un peu brinquebalante pour conclure le roman. Même si je n'ai pas forcément compris cette fin-ci, j'ai adoré cette lecture. Je me suis régalée grâce au style de Régis Jauffret et à la poésie qui émane de ce Cannibales.

 

liresous

Bon, alors... Cannibales: gentil(le)s ou méchant(e)s.

A Philippe de trancher...