[Republication]

geisha

 

Dans la nouvelle Le pied de Fumiko, Tanizaki utilise un stratagème littéraire vieux comme le monde: il nous fait croire que le personnage de l'histoire raconte une anecdote qu'il envoie à notre auteur pour qu'il la réécrive correctement. Hormis ce subterfuge un peu bateau, l'histoire se laisse lire de façon assez agréable, je dois l'avouer. L'auteur rend son récit dynamique par les bouleversements temporels. Tanizaki utilise vraiment tous les ressorts de l'écriture et les techniques romanesques: de l'analepse à la prolepse en passant par les pauses et les sommaires. On nous parle du récit initial de l'étudiant relayé par Tanizaki. Le narrateur annonce déjà que le vieux va mourir. Il évoque la présence d'une femme puis digresse sur son propre passé, revient à l'histoire, fait des pauses descriptives. Le texte est bref mais très mobile.

 Unokichi est un jeune étudiant aux Beaux-Arts, de 25ans. Il rend visite à un homme, diabétique et mourant, Tsukakoshi. Si le jeune homme rend visite aussi souvent au vieillard libertin et libidineux, ce n'est pas tant pour faire sa bonne action que pour voir la dernière maîtresse en date du crapuleuxla jolie geisha Fumiko. Jolie... tout n'est qu'une question de point de vue.

 Selon le narrateur et le vieux, elle est sublimissime. Lorsqu'ils en parlent, on a l'impression qu'il s'agit d'une apparition divine. Mais lorsque le narrateur nous la décrit, le portrait reste assez étrange. Les comparaisons sont d'une originalité certaine et d'une drôlerie assurée. Il nous assure que tout est harmonieux chez elle, hormis le fait que ses joues soient rebondies et molles, son implantation capillaire irrégulière, son nez ressemble à des mollets et présente à son extrémité une excroissance alors que les narines sont extrêmement dilatées. Son visage semble être un oeuf mais un oeuf pointu, les sourcils "épais et arqués" tirant sur le roux viennent enfoncer le clou.En un mot, elle est sublime

 

Il y a un paradoxe entre le portrait élogieux d'un amoureux transi et le contenu du portrait. C'est ce décalage qui permet le rire, la dérision et qui montre comment l'amour transforme la vision de l'autre. Bref, aussi étonant soit-il, Fumiko est sublimissime.

Pour clore le portrait dithyrambique, le narrateur déclare solennellement et de façon péremptoire: 

"En vérité, je n'exagère pas la beauté de cette femme; j'exprime sincèrement l'impression que j'ai ressentie."

Mesdames, méfions-nous de ce que disent les hommes. Que mettent-ils derrière l'expression: "je te trouve très belle"? Je sens que cet article va ouvrir des débats, et donner quelques coups de pieds dans la fourmilière..

 

Revenons à notre Unokichi...

Comme il est étudiant au Beaux-Arts, il va peindre sa beauté japonaise... Et là, il surprend la partie du corps qui va le mettre dans tous ses états... Le pied de Fumiko.

Il va être obsédé par cette partie du corps. On voit poindre alors ici et là un thème dont on ne parle pas beaucoup: le fétichisme.

 

Unokichi n'est pas le seul à ressentir cette montée du plaisir face à ce pied dévoilé, Tsukakoshi a lui-même succombé. Fumiko a le pied beau à s'en damner, elle a le pied excitant et joue de son anatomie sous le regard admirateur et libidineux des deux hommes.

 

On va ensuite avoir une jolie mise en abyme. Unokishi va peindre Fumiko en imitant un artiste qui avait peint une geisha jouant avec son pied. Tanizaki nous propose alors une hypotypose (décrire une oeuvre d'art dans un texte) à travers la description du tableau de peintre qui va inspirer notre artiste en herbe. Il ne peint pas "d'après nature" comme les réalistes et les impressionnistes mais "d'après peinture". (ou plutôt l'estampe de Kunisada)

Petite digression: je suis curieuse et j'aime savoir ce qui, dans un roman, relève de la fiction et de la réalité. Je n'ai pas trouvé l'estampe de Kunisada dont parle Tanizaki mais j'ai vu la plupart de son art... Comment dirais-je... Ce sont des dessins pornogrpahiques: des jeunes gens qui se chevauchent ou qui sont nus et dans des positions très suggestives.

 

Comme La Complainte de la sirène, c'est une histoire où il ne se passe trois fois rien: la rencontre entre l'étudiant et le vieillard, le portrait de la geisha, l'hypotypose, la mort du vieux.

 

On remarque que les thèmes sont souvent les mêmes:

  • la recherche ultime de la beauté: on se souvient que dans La complainte de la sirène, ce qui manque au personnage masculin c'est la Beauté. Cette Beauté qu'il lie au bonheur n'est rendue possible que par la rencontre avec la sirène, symbole sexuel par excellence. Ici, c'est exactement la même chose: la beauté -moins de Fumiko que de son pied- est permise par la Femme et plus encore par la reproduction artistique. Tanizaki va poser la problématique philosophique de l'art et de la beauté. "L'art n'est pas fait pour être utile mais pour être beau", aphorisme dont Duchamp a pris le contre-pied.  
  • La froideur de la sirène est ici reprise à travers l'image de la geisha et de la sexualité débridée rejoint ici la  "pratique" sexuelle masculine: le fétichisme.