[Republication]

 

Le Jeu de l'ange vient clore la trilogie du Cimetière des livres oubliés constitué de:

- L'ombre du vent.

- Le Prisonnier du Ciel

 

"La seule façon de connaître réellement un écrivain, c'est par les traces d'encre laissées derrière lui, que l'individu que l'on croit voir  n'est qu'un personnage vide et que la vérité se cache toujours derrière la fiction."

 

Le personnage central est David Martin (avec un accent sur le "i"), un jeune "journaliste" qui a des talents d'écrivain. Son mentor Pedro Vidal va tout faire pour que le jeune David puisse écrire et publier dans le journal pour lequel il travaille. Le talent de David l'expose à la gloire mais il va être contraint d'arrêter... officiellement, parce que ses collègues ne supportent pas son succès, et officieusement, parce que Vidal a décidé de le "débaucher". Il va ensuite travailler pour une maison d'édition un peu pourrie tenue par deux commerciaux un peu ripoux qui n'ont aucun attrait pour la Littérature. David connaît alors un réel succès mais il ne signe pas de son vrai nom. Il aura du mal alors à faire sa place au soleil en tant que David Martin dont tout le monde doute lorsqu'il dit qu'il est bel et bien Ignatus B. Samson. Beaucoup de noms bibliques qui trouveront leur symbolique et leur résonance tout au long du roman.

 

ange

 

Ce roman est un vrai dédale. La construction est en spirale. A chaque aventure de notre protagoniste, il embarque avec lui un personnage qui à son tour est lié à un autre qui fait le lien avec un autre personnage, etc etc. 

Cette histoire est assez inracontable par la multiplication des récits, des aventures, des personnages. D'emblée, on nous parle de la relation professionnelle et amicale de Pedro et David qui sont tous les deux amoureux de Cristina, la fille de Manuel, le chauffeur de Pedro. Il y a aussi la rencontre avec la famille Sempere, la génération de libraires (les passeurs de livres) déjà présente dans L'ombre du vent et Le prisonnier du ciel. Sempere va être une sorte de sauveur pour David puisqu'il est celui qui l'initie à la Littérature, en lui offrant le roman de Dickens De grandes espérances. Pour rappel, la littérature tient une place primordiale das la vie de David puisque son père était illettré et refusait de voir un livre dans sa maison. Et, lorsque le jeune prodige rapportait un livre en douce, son père le frappait. De grandes espérances va lier à jamais le libraire et cet enfant.

 

Jusque là, l'histoire est simple. Mais, comme nous sommes dans un roman de Carlos Ruiz Zafon, les éléments vont se complexifier à vitesse grand V. Un soir, alors qu'il est encore jeune ado, David se retrouve dans une sorte de lupanar. Il va connaître pour la première fois de sa vie l'amour et la sexualité avec la belle Chloé. Tout se passe comme dans ses rêves de jeune garçon. A son réveil, au lieu de retrouver la présence féminine, il est face à une carte de visite où est inscrite l'expression "de grandes espérances" et signée  Andreas Corelli. Il n'en fait pas grand cas. Quand il se renseigne sur ce lieu, on lui dit qu'il est fermé depuis des lustres et qu'un incendie a ravagé les lieux. Au fil de l'histoire, Andreas Corelli va être un mentor, un patron, le grand Sauveur de David. Il lui commande un livre qui pourrait concurrencer la Bible. Il veut une fable, un conte, une histoire à laquelle l'humanité pourrait croire. 

 

David aimerait accepter l'offre alléchante mais il est lié par un long contrat avec les deux ripoux de l'édition. Pour Corelli, ce n'est pas un problème. Cet homme mystérieux semble être au-dessus des lois. Il est toujours là, comme un ange-gardien. David a une tumeur au cerveau et son espérance de vie est largement réduite. A la suite d'un malaise dû à cette tumeur, Corelli apparaît et David ne semble plus malade. La présence opportune et très intrusive de Corelli dans la vie de David va être à double tranchants puisqu'il met la vie de son protégé en péril: les deux éditeurs meurent étrangement dans un incendie. Ce meurtre va libérer David mais c'est aussi sur lui que vont peser tous les soupçons. Lorsqu'il dit que le soir du meurtre, il était avec Corelli, on lui dit que celui-ci est mort depuis longtemps.

Alors fantôme? mort orchestrée? Hallucinations dues à la tumeur au cerveau de David? Ou bien est-ce la maison qu'il habite et qui semble ensorcelée depuis la mort d'un écrivain dont les initiales étaient aussi D. M? 

Une série de meurtres va se dérouler... 

On hésite toujours: est-ce David qui tue sans s'en rendre compte? Sa tumeur le pousse-t-il à commettre l'irréparable? Est-ce quelqu'un d'autre qui tue? Un vivant? Un revenant?

 

 " Vous avez passé un accord avec un éditeur parisien plus que mystérieux dont nul ne sait rien et que personne n'a jamais rencontré, pour lui inventer, selon vos propres paroles, une nouvelle religion en échange de cent mille francs français, et cela pour découvrir ensuite que vous étiez victime  d'un sinistre complot où seraient impliqués un avocat qui a simulé sa propre mort il y a vingt-cinq ans afin d'échapper à un destin qui est aujourd'hui le vôtre, et sa maîtresse, une chanteuse de cabaret tombée dans la mouise. J'ai entendu comment ce destin vous a conduit à plonger dans le piège d'une maison maudite où avait déjà été pris votre prédécesseur Diego Marlasca, et comment vous avez découvert que quelqu'un vous suivait en assassinant tous ceux qui pouvaient révéler le secret d'un homme qui, à en juger par vos propos, était aussi cinglé que vous."

 

Vu comme ça, le doute s'installe, s'immisce progressivement dans la tête du lecteur ainsi que celui du personnage. Toutes ces histoires sombres se déroulent avec en toile de fond: la littérature, le travail de l'écriture et le rôle de la lecture. Les histoires se ressemblent se font écho, un peu comme dans L'Ombre du vent où le jeune Daniel se voit à travers le personnage et auteur Julian Carax. Et puis, il y a aussi tout le thème de l'Ecriture sacrée, avec la commande de Corelli. C'est toute l'histoire biblique qui prend sens. La religion et la littérature se font face éternellement et sont les versants d'une seule et même chose: la croyance(Alors là, ceux qui ont lu mon article sur Christian Bobin doivent bien se marrer. Je montrais avec ferveur toute ma mécréance, tout mon athéisme. Et, quelques jours plus tard, je me rends compte que finalement la littérature que j'aime au plus haut point et la religion que je "bannis" de mon existence, seraient de la même trempe. En même temps, j'aime les frites mais je n'aime pas les patates à l'eau donc je peux très bien aimer la Littérature et être assez frileuse avec la Bible.) Je crois en quelque chose, quelque part, ailleurs mais pas dans cette entité qu'on appelle Dieu. Je crois, un peu comme le libraire Sempere, en la Littérature et en son pouvoir.

 

Le roman est, comme les autres tomes, assez nébuleuxlabyrinthique, et protéiforme:

roman initiatiqueconteapologuepolarfantastiquethéologiquethéorique... Le Jeu de l'ange est quand même plus fantastique que les autres dans la mesure où on oscille entre l'interprétation rationnelle -le personnage est fou, malade- et l'interprétation irrationnelle -le monde des morts interagit avec celui des vivants par l'intermédiaire de revenants, de fantômes. C'est peut-être pour cette raison que j'ai été moins séduite par ce livre que par les deux autres. Mais, cela reste un sublime roman allant du lyrisme faramineux et déroutant de certaines lettres à l'horreur des descriptions funestes, des scènes de crime. Les intrigues amoureuses vont rendre aux personnages parfois sordides toute leur part d'humanité et vont donner au roman la touche de légèreté -parfois- et de pathos pour percuter le lecteur.

 

 

 

On retrouve aussi le thème du personnage qui vend son âme au diable et la référence finale avec Dorian Gray. (d'Oscar Wilde).

"Je n'ai jamais permis à quiconque de me connaître assez longtemps pour me demander pourquoi je ne vieillissais jamais, pourquoi mon visage ne se creusait pas de rides, pourquoi mon reflet était le même que cette nuit où j'avais laissé Isabella sur le quai de Barcelone, pas plus vieux d'une minute."

 Le style de Carlos Ruiz Zafon est addictif. On a du mal à lâcher le bouquin. J'ai pour habitude de lire plusieurs livres en même temps. Celui-ci, je l'ai lu d'un trait et seul. L'intrigue est tellement complexe, et il y a tant de personnages, que si j'ajoute en plus ceux des autres livres lus parallèlement, il y a où ne pas s'en sortir.

Ceci est vraiment la conception romanesque qui transcende ce roman, et cette trilogie. C'est l'objectif de Carlos Ruiz Zafon en matière de littérature. Le roman doit être à la fois initiatique pour que l'apprentissage du personnage soit aussi celui du lecteur, réaliste pour que le lecteur s'identifie, et fantastique ou du moins surnaturel pour que le lecteur trouve dans la littérature ce qui lui manque dans le réel. L'auteur veut aussi nous montrer que la fiction et par extension la littérature, nous apprend à comprendre le monde, à atteindre une vérité. La fiction n'est pas seulement ornementale, le roman n'est pas qu'un divertissement. Il y a quelque chose de beaucoup plus profond qui touche le coeur de l'existence humaine et la destinée de chacun de nous. Forcément, lorsqu'un auteur tient ce discours, en tant que vénératrice de la Littérature, je fonds. Il me prend par les sentiments puisqu'il semble me rassurer en me faisant comprendre que toutes ces heures passées avec un bouquin ne sont pas perdues, que  ma passion pour la lecture n'est pas une broutille vaine.