Une star m'a conseillé ce roman d'Alice Ferney. La star en question est Patrick Bruel et le roman est La Conversation amoureuse.

Moi, une mytho? Jamais. Je certifie que c'est Patrick Bruel qui m'a influencée! Il y a une petite quinzaine d'années, j'avais trouvé une interview de mon Patrick. Le journaliste lui demandait ce qu'il lisait. Et mon cher et tendre a répondu: La conversation amoureuse d'Alice Ferney. A l'époque, je n'avais pas les moyens d'acheter ce livre et la grosseur m'avait fait un peu peur. A 15 ans, tu préfères mettre 139 F (et oui, à l'époque on était en francs) dans une recharge mobicarte... Les priorités adolescentes! Et au final, heureusement que j'ai attendu de grandir, de vieillir pour lire ce livre. Il y a 15 ans, je serais probablement passée à côté de l'essentiel. Aujourd'hui, avec mes trente ans passés, j'ai vraiment su apprécier ce roman à sa juste valeur. Je l'ai trouvé sublime parce qu'il n'est pas question d'amour dégoulinant de rose bonbon et de romantisme, c'est juste réaliste, parfois cynique et assez "philosophique". 

 

Que ce soit dans le style, dans le discours oud ans la forme, cela m'a fait penser à Alain de Botton. C'est vraiment dans le même esprit que Le plaisir de souffrir (qui m'a aussi été conseillé par Vincent Delerm, le vrai) et dont j'ai parlé l'an passé ici.

 

Le roman commence par une rencontre, un rendez-vous amoureux entre Gilles André et Pauline Arnoult. On apprend rapidement qu'il ne s'agit pas d'un couple officiel. Lui est en pleine procédure de divorce. Il a une fille, Sarah, qu'il a eue avec Blanche. La rupture se passe "à l'amiable". Quant à Pauline, elle est mariée et mène une vie routinière avec son mari MarcMarc et Gilles se croisent au golf, les femmes se croisent à l'école. Autour de ce couple central et secret, gravitent plusieurs couples. Chaque histoire est particulière, avec ses failles, ses problèmes et forment au final une fresque intéressante des différents moments du couple ou un panorama des histoires d'amour que l'on peut vivre ou dont on est spectateur dans la vie de tous les jours. Alice Ferney exploite à merveille le filon de la relation de couple. Après avoir planté les personnages, la romancière réunit tous les protagonistes au cours de trois soirées concomittantes et simultanées

- le rendez-vous galant entre Pauline et Gilles qui ont déserté les soirées respectives auxquelles ils étaient conviés.

- Parallèlement à ce rendez-vous, se déroule une soirée de filles chez Louise à laquelle Pauline était conviée. Ici, se retrouvent Louise Marie, Eve, Mélusine, Blanche, Sara et Pénélope.

- Ailleurs, ce sont leurs époux ou compagnons qui se retrouvent autour d'un combat de BoxeMax, Guillaume, Jean, Tom, marc et Henry. Gilles manque à l'appel.

 

Ces soirées sont très représentatives de ce qui peut se passer dans notre société. Chez les femmes, c'est apéro, petits gâteaux et discussions, comparaisons de vie, du bla-bla interminable. Tandis que chez les hommes, c'est bière, pizzas, boxe, commentaires sur le combat, une ou deux dizaines de remarques grivoises pendant les pauses. C'est un brin sexiste, un peu sectaire, un poil manichéen mais si conforme à la réalité! Alice Ferney se moque un peu de ces rôles qu'on veut nous assigner et qu'on interprète à merveille. A un moment donné, Marie refuse d'aller à la soirée et aimerait intégrer celle des hommes mais elle revient sur sa décision pour ne pas déranger ces messieurs et ne pas être taclée par ses "camarades". Marie déteste cette comédie sociale et je la comprends!

 

"Alors les maris sont dans l'attente. C'est à clea qu'on reconnat qu'ils aiment. lorsqu'ils cessent d'attendre et de guetter, ils ont fini d'iamer. les maris, avec appréhension, guettent les sourires sur le visage des épouses: ceux qui sont là et ceux qui manquent. Et quand il n'y a pas de sourire, quand le visage est ermé, ils ne disent rien, ils s'installent dans leur patience, parfois se détournent en secret vers un autre visage. [...] Les épouses veulent que les choses soient dites, elles espèrent toujorus être comprises, elles rouspète,t, elles font du bruti. C'est ainso que naissent les rôles."

 

 

 

1- Le couple parfait: Jean et Marie.

Marie et Jean forment un couple assez idéal qui, malgré la routine, leur jalousie mutuelle et leurs 4 enfants, ont résisté à tous les heurts. Soit parce qu'ils ont su faire des compromis, soit parce qu'ils ne s'arrêtent pas aux broutilles. Leur couple est solide parce que chacun met de la distance; il y a aussi une espèce de camaraderie complice et parfois cynique qui les lie.

 

2- Le couple libre: Tom et Sara.

"Comment savoir, au moment de s'élancer, si l'on paraphe un serment ou une bagatelle?"

 

Ils ont une relation assez stable mais complexe. Tom a des maîtresses. C'est un dragueur fini. Sara est sa compagne "fixe" mais il refuse de vivre avec elle pour préserver sa liberté (sous-entendu: sa liberté de la faire cocue). Elle se sent alors comme une maîtresse alors qu'elle voudrait plus. Ils vivent séparément mais se voient très souvent. Ce qui convient très bien à Tom mais qui désespère la pauvre Sara, qui se considère au final comme un caprice pour Tom, un objet sexuel.

 

3- Le couple désuni: Eve et Max

Max est un homme d'affaires, obnubilé par son travail et par le fric. Eve est une femme au foyer; ce qui la désespère parce qu'elle a l'impression de faire partie des meubles mais elle n'est pas forcément attirée par le travail donc rester à la maison lui convient assez. On la verrait très bien dans Wisteria Lane. Elle reproche à son mari de ne pas faire attention à elle et de bosser trop mais s'il ne ramenait pas d'argent, elle le quitterait -un peu comme Gabrielle Solis. Ce n'est pas un personnage très bienveillant: elle jalouse ses amies, elle cultive une certaine négativité par rapport à toutes celles qui ont une plus belle vie que la sienne et elle méprise les autres. Eve est une hystérique, parfois tyrannique (un peu comme Lynette Scavo) et Max est assez égocentrique.

 

"Ils s'étaient avancés sur les grandes pentes de l'intimité, jusqu'à ce moment saugrenu où l'on croit connaître un autre que soi, jusqu'à cette amertume de découvrir que non, jusqu'à former en dépit de cela une gerbe de corps nus et drus, jusqu'à se voir et se revoir et ne plus se voir, être aveugle et plein d'habitudes, ne plus distinguer ni le corps, ni l'esprit de l'autre. Ils étaient venus à ce point de la vie commune où l'on découvre, dans l'inexorable quotidienneté de l'existence, dans la misère du désir disparu, dans les envoûtements dissipés, la vigilance qu'il faut pour restituer sans cesse à l'amour ce que le temps lui enlève et faire scintiller ce qu'il lui apporte."

 

4- Le couple qui s'ignore: Mélusine et Henri

Leur relation est du même ordre que celle d'Eve et MaxHenri apparaît plus humain que Max; il a tendance à arrondir les angles. Quant à Mélusine, elle est moins hystérique qu'Eve mais elle reproche aussi à son mari de ne plus la voir, de ne plus la regarder. C'est sans doute l'envie qui lui manque puisque Mélusine s'est laissée dépérir et a sombré dans l'alcool. Devenue immonde, obèse, laide et pochtronne, elle a trouvé confort et réconfort dans les litrons du matin, les rosés du midi, et liqueurs du soir. Henri se voile la vérité; il n'ose pas intervenir, ni lui reprocher ce penchant parce qu'il pense être à l'origine de cette addiction. A force de ne plus regarder sa femme, elle s'est abandonnée. Et plus elle s'oublie, moins il a envie de la regarder... Cercle vicieux.

 

5- Louise et Guillaume: le couple sans enfant

On ne parle pas beaucoup d'eux. On sait que c'est surtout ce couple qui sera le lien, le pont entre les divers personnages. Dans le roman, les femmes se retrouvent chez Louise et c'est ce personnage féminin qui fera le lien entre les différentes amies. De la même façon, Guillaume connaîtra tous ses invités masculins et permettra de lier tous les hommes. On sait juste que Louise ne peut pas avoir d'enfants et que ce couple se heurte aux difficultés des enfantements alternatifs. En vain.

 

 

"La nature dit que je n'ai plus l'âge d'avoir des enfants. et pourquoi suis-je vieille et sans enfants? Parce que j'ai passé ma vie à craindre d'en avoir, à craindre d'avoir à donner quelque chose et d'être comme les autre: éperdue d'amour et presque bête."

 

La réponse d'une amie, d'une vraie, arrive sans tarder. Et cette réponse est d'une finesse et d'une beauté que je n'hésiterai pas à la balancer à quiconque me fera la remarque de ne pas être maman à 30 ans:

"Si tu n'as pas d'enfant, tu feras autre chose avec ta vie, tu feras une oeuvre, une découverte, un sacrifice, quelque chose qui vaut autant qu'un enfant."

 

6- Pénélope: la veuve.

C'est le personnage le plus émouvant: à trente-six ans, elle se retrouve veuve. Elle retombe amoureuse d'un homme. Il a 72 ans. Elle se marie avec lui tout en sachant qu'elle sera rapidement et de nouveau veuve. Elle est veuve, non pas au sens de l'état passager mais en terme d'identité. Est-ce par transfert? par pur amour?

 

Le couple central est, comme je le disais, Gilles et Pauline. On voit alors tous les stades de l'aventure amoureuse: le premier rendez-vous, l'attente de l'autre, l'adultère consommé, les nouveaux rendez-vus, les silences, les absences, les conversations philosophiques. Ils pourraient très bien vivre ensemble mais il s'avère que ce qui les rapproche ce n'est pas seulement leur aventure et leur proximité mais leur secret. Sans "tromperie", il n'y aurait plus la magie du secret. C'est par l'intermédiaire de ce couple non officiel et pourtant majestueux, qu'Alice Ferney développe toute une philosophie amoureuse. La romancière dessine en filigrane une relation amoureuse particulière basée à la fois sur les plaisirs de la chair, la volupté mais aussi l'intellectualisation du sentiment.

 

"[...] Je vous aime comme on doit aimer: dans le renoncement. Je vous aime sans vous avoir." 

 On voit qu'il y a toute une réflexion sur le sentiment amoureux à la fois masculine et féminine. Elle pointe du doigt de façon sarcastique les attitudes ridicules de l'un et de l'autre. Forcément, on retrouve dans Pauline, une Emma Bovary contemporaine, et Gilles, un Dom Juan hypermoderne. La femme est une coquette et cela Pauline en est consciente et elle se le reproche. Elle aime qu'on la regarde mais elle fait comme si cela n'avait pas d'importance. En face, il y a Gilles qui séduit, qui est en chasse et dès qu'il sent que sa proie est sienne, il s'en détache quelque peu. Gilles est une sorte de vieux beau qui charme les femmes grâce à un discours bien rôdé et un humour séduisant.

 

Pauline est Emma Bovary, d'ailleurs Alice Ferney balance quelques indices: à un moment donné, elle fait dire à son héroïne: "J'ai un amant, j'ai un amant!" Exactement comme Flaubert l'a fait avec Madame Bovary, lorsque Emma couche avec Rodolphe. Pauline, c'est Emma sans ses illusions et ses chimères. Pauline est très cynique vis-à-vis d'elle-même. On voit aussi transparaître à travers le personnage de Marc, le fantôme de Charles Bovary: un homme routinier qui ne fait pas rêver sa femme. Marc, c'est Charles en plus glamour. Alice Ferney est quand même beaucoup plus nuancée que Flaubert. Elle est moins dans le symbole et la surenchère et se rapproche davantage de notre réalité.

 

J'ai beaucoup aimé aussi la structure du livre et les transitions. On se croirait dan le film Le fabuleux destin d'Amélie Poulain. Pour passer d'une histoire à une autre, la romancière utilise la phrase "au même moment"

Parfois, quelque propos m'ont fait penser au film génialissime de l'excellent Arnaud LemortDépression et des potes. Chacun fait la liste de ce qui ne va pas dans sa vie: soit c'est le boulot, soit c'est la petite amie, soit c'est la famille... On a, à un moment donné dans le roman, cette phrase:

"Elles avaient toutes des malheurs à oublier. Toutes sauf marie. Eve se disputait avec son mari, Mélu ne savait pas quoi faire de sa vie, Louise n'avait pas d'enfant, Pénélope était seule, ... Ma parole, se disait Louise, il y a toujours quelque chose qui cloche."

 

Comme le formule le personnage de Fred Testot dans Dépression et des potes, il y aura toujours un hic quelque part mais c'est la vie et il faut arrêter de se focaliser sur ce qui ne va pas. Autant voir les choses du bon côté et cesser les discours négatifs.

 

L'écriture est assez particulière puisqu'on a affaire à des discours directs libres. Il n'y a ni guillemets. Tout est continu: le récit, les discours, les pensées. Le seul vrai dialogue romanesque arrive à la fin, avec l'ellipse qui nous emmène bien des années plus tard avec le couple -toujours adultérin- de Pauline et Gilles. On a une vraie discussion. Ce qui montre la longévité du couple et sa solidité. Malgré les années et l'aspect officieux, caché et secret de leur amour, leur couple n'en est pas pour autant superficiel et super sexuel. Il y a entre eux, quelque chose de plus profond, de plus sincère qu'une simple histoire de c...oucherie. 

 

On peut peut-être supposer que le seul moyen de mesurer l'amour, le sentiment amoureux, ou d'évaluer la valeur d'un couple, serait éventuellement la conversation amoureuseDis-moi de quoi tu parles, je te dirais comment tu aimes.

 

"Elle sentait quelle présence il était désormais dans sa vie. Et elle savait qu'il lui faudrait souffrir l'absence et l'intermittence. Puisqu'il ne serait jamais pour elle un mari"

[republication]

 

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