La "folle de Louis" que je suis, remet le couvert avec son amour de poète. Je connais sur le bout des doigts Le paysan de Paris et La Mise à mort. Cependant, Aragon romancier me "rebute" souvent. Il est complexe. Son écriture est très conceptuelle et sa création romanesque laborieuse et trop intellectualisante. En revanche, lorsque Louis Aragon passe de la prose à la poésie, il traverse le miroir et me ravit comme personne. Si la prose est monumentale et d'une complexité architecturale déconcertante, la poésie est d'une fluidité lyrique, une explosion poignante de sentiments humains. C'est ainsi que j'aime Aragon: poète. Si j'avais écrit cela du temps de son vivant, il serait sûrement monté sur ses grands chevaux en déclamant avec sa verve qu'on lui connaît qu'il n'y a pas de frontière entre poésie et prose. Il est écrivain, non pas romancier ou poète. D'ailleurs, Le roman inachevé, comme son nom ne l'indique pas, est un recueil de poésie. Quant au Paysan de Paris qui est un roman... figure dans les Oeuvres Poétiques d'Aragon. Rien n'est simple avec cet homme, et c'est peut-être pour cela que je l'aime autant.

 

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Tout au long de sa vie et de son oeuvre, Louis Aragon n'aura de cesse de mêler le mensonge et la réalité, la fiction et le réel, la prose et la poésie, non pas dans une conception contradictoire, antithétique et univoque mais de sorte à rendre poreuse la limite entre tous ces concepts. Aragon mène les idées, les concepts à leur paroxysme quitte à ce que la résultante poussée à l'extrême vacille dans ce à quoi on a tendance à l'opposer. C'est la marque de fabrique d'Aragon: le mentir-vrai qui fait tourner à l'infini les miroirs.

 

"Elsa ma force et ma faiblesse

Je ne suis rien que ta rumeur

Le pas dans l'herbe que tu laisses

Tant bat le coeur que tout le blesse

Toi dont je vis et dont je meurs

Ma reine au loin ma flamme éteinte

Dont se réveillent les miroirs

Toute porte à ton nom pour plainte

Toute chose est ton ombre peinte

Toute lumière ta mémoire."

 

Je vais aujourd'hui m'attarder davantage sur le recueil Le Fou d'Elsa puisque c'est le dernier que j'ai lu. Le fou d'Elsa est le moins facile à lire puisque Louis Aragon a fabriqué une histoire "proétique" autour de tous ses poèmes. C'est l'amour fou qui transparaît ici, ou comme le voulaient les troubadours puisque ce recueil est placé sous l'égide du moyen-âge et du "fol amour". Ce recueil trouve également son inspiration dans la poésie arabe et l'éloge de la Dame. La dame, ici, c'est Elsa.

Plus de 500 pages dédiées à la jolie Russe. Une belle histoire qui est malgré tout parasitée par les commentaires du poète... Poète qui n'est pas explicitement Aragon mais qui est une sorte de "trobar berbère" (si cela peut exister), un "medjnoûn" avec quelques caractéristiques aragoniennes. Louis porte un masque ici; mais on le reconnaît. De ce recueil, j'ai préféré extraire (alors là, Louis Aragon doit une fois encore se retourner dans sa tombe) la substantifique moelle que constituent les magnifiques poèmes à Elsa (masquée) et j'ai éludé et lu en diagonale les passages trop ennuyeux voire indigestes.

J'ai préféré largement le recueil de 1959 sobrement intitulé Elsa qui me fait une fois de plus retomber en amour pour mon poète. Lyrique, simple, sobre et pourtant passionné. C'est aussi ainsi que je l'aime mon Aragon: authentique et sans artifices. Ce Fou d'Elsa, publié quatre ans plus tard, déborde excessivement. Il se veut à la fois résumé du "Cycle d'Elsa" mais aussi explicatif. A force de commenter ses commentaires, annoter sa poésie et donner une place majeure à l'explication de la méthode d'écriture et au "mode d'emploi" du livre  au détriment du matériau original et originel, on perd le fil. C'est peut-être le but. Aragon est un peu iconoclaste. Il crée l'illusion: il nous fait croire qu'il nous donne les clés de l'oeuvre, il nous leurre en nous offrant autant de fils d'Ariane qui ne mènent nulle part. Dans ce labyrinthe, il nous abandonne et dépose autant de miroirs qui se reflètent à l'infini. Aragon feint d'expliquer; en réalité, il nous embrouille pour que l'on réfléchisse seul. 

Louis Aragon imbrique l'histoire du poète mais aussi l'histoire de l'écriture et nous montre la transcendance de la poésie sur le monde. La poésie lie le décousu, unifie le démultiplié. La poésie est à l'image de la vie. La poésie est réalité. C'est un mentir-vrai, une frontière poreuse entre le vrai et le représenté. Le medium entre l'auteur et le lecteur, entre le poète et lui-même. 

La poésie est miroir.

On comprend aussi que l'inspiration arabe fait écho au contexte de l'époque: la guerre d'Algérie; ici, Aragon mêle l'histoire d'amour à l'Histoire. On mêle, on ne divise pas. Ce recueil est un "poème-roman" qui tisse le lien entre le moyen-âge et l'époque contemporaine, entre les croisades médiévales et la guerre d'Algérie. Lions tout, c'est l'ordre d'Aragon. Lisons la poésie de mon cher Louis, c'est moi qui vous le dis! 

"Les pas loin de moi descendus

Allant de terrasse en terrasse

Hors de mon paradis perdu

Une nuit dont je n'ai partage

Et dans le livre que tu lis

Je vois que les mots sur la page

Sont les syllabes de l'oubli."

 

Au fil des déclarations d'amour et des poèmes de l'attente de la Bien-Aimée, on suit le parcours du medjnoûn. Un vrai parcours de combattant à la fois poétique et expérimentallyrique et chevaleresqueLe recueil se clôt comme un roman de Cervantès ou dans les récits bibliques avec les éventuels apocryphes, un épilogue ancré dans la contemporanéité de l'écrivain.

"Ô mort ô Dieu de quelque nom que tu t'appelles/Tu peux garder pour toi ta peur ton paradis [...]/Ô impie/Tu ne blasphémeras pas le nom du Seigneur puisqu'il n'existe point"

L'auteur médite et se réapproprie la leçon du Fou. Le Fou, c'est le medjnoûn -poète fictif du Fou d'Elsa- c'est notre cher Aragon -poète réel du XX°- et c'est aussi n'importe quel amoureux transiL'amoureux fou, l'amoureux martyr, l'amoureux perdu éperdu. Celui pour qui "il n' y a pas d'amour heureux" et qui porte en lui la sentence "Les gens heureux n'ont pas d'histoire." Les personnages d'Aragon se dédoublent à l'infini comme dans La mise à mort avec Anthoine, Alfred et Christian à travers le miroir Brot -miroir à trois faces. La poésie d'Aragon demeure intemporelle et universelle. Elle est un assemblage de multiples reflets, un kaléidoscope. 

 

D'Aragon à Monsieur Moire... il n'y a qu'un pas. Peu de frontière entre "Nous dormirons ensemble " (L.A) et "Ensemble nous avons dormi" (EM)

 "Nos initiales nous lient à jamais... De A (ude/ ragon) à E (mmanuel/ lsa).

 

"C'était hier et c'est demain

Je n'ai plus que toi de chemin

J'ai mis mon coeur entre tes mains

Avec le tien comme il va l'amble

Tout ce qu'il a de temps humain

Nous dormirons ensemble

 

Mon amour ce qui fut sera

Le ciel est sur nous comme un drap

J'ai refermé sur toi mes bras

Et tant que je t'aime j'en tremble

Aussi longtemps que tu voudras

Nous dormirons ensemble."

Emmanuel Moire : "Ensemble nous avons dormi" (Live Le Mans)

Ensemble, nous avons dormi...