lpbJ'ai découvert le roman de Philippe Claudel Le rapport de Brodeck l'an passé, lorsque j'ai fait passer des oraux de Français. J'ai adoré les extraits et m'étais alors fait la promesse de lire ce roman. J'ai donc terminé ce pavé de 400 pages que j'ai adoré.

Brodeck, après avoir décliné son identité, s'excuse dès les premières lignes. On comprend alors que l'histoire qu'il va raconter ne va pas être très reluisante.

"Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache."

On sait qu'il doit écrire un rapport. Au début, c'est assez flou puis le voile se lève. Il doit écrire un rapport sur un homme mystérieux - L'Anderer- qui a osé troubler le petit village dans lequel vit Brodeck. Un rapport sur L'Anderer et surtout sur le meurtre de L'Anderer commis par les quelques hommes autoritaires qui monopolisent le pouvoir: l'aubergiste, le maire et quelques autres. Pourquoi un rapport? Pour les disculper, pour excuser leur crime. Pourquoi Brodeck? parce qu'il écrit bien. Pourquoi ne refuse-t-il pas? c'est bien la question que pose le début de roman et à laquelle celui-ci répondra au fil du temps.

"Mais les autres m'ont forcé: "toi, tu sais écrire [...] tu as fait des études. [...] Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment ils peuvent dire les choses. "

liresous

Brodeck va alors commencer le récit sur L'Anderer, l'étranger. Puis, il digresse et revient sur ses souvenirs désastreux. On sait qu'il a été emmené un soir par des officiers étrangers, qu'il a été enfermé dans un camp dont les détenteurs déshumanisaient les détenus et tuaient en masse ces Frendër (mot qu'on associe bien au terme "juif") D'emblée, on fait le lien avec Auschwitz, les camps de la mort, les nazis mais aucun de ces mots ne sera prononcé. Claudel utilise un vocabulaire particulier, un langage autre qui fait référence à un monde que l'on connaît mais qui n'est pas celui-ci. On sent bien que toutes les horreurs décrites ont bel et bien eu lieu dans les années 40. Il y a également la nuit de cristal qui est évoquée et qui est appelée "Pürische".

Claudel nous donne à voir une vision très pessimiste de l'homme, sur sa monstruosité, sur ce qu'il est capable de faire lorque son équilibre et sa vie sont menacés. L'humanité ne tient qu'à un fil. Claudel montre ainsi que victimes et bourreaux ont parfois des rôles interchangeables.

"C'est drôle la vie. Je veux dire les courants de la vie, ceux qui nous emportent plus qu'on ne les suit, et qui nous déposent après un curieux parcours soit sur la berge de droite, soit sur celle de gauche."

Brodeck fait des va-et-vien entre les deux rapports: le rapport officiel biographique  lié au présent et le rapport officieux autobiographique en lien avec le passé. Au fur et à mesure, on comprend les effets de miroir entre les deux histoires et la façon dont se comportent les hommes entre eux. Les deux histoires s'éclairent l'une l'autre et l'horreur se fait jour peu à peu. On en apprend un peu plus sur L'Anderer, puis sur Brodeck puis sur la plupart des habitants et à la fin on a une vision globale de ce petit village sinistre...

A un moment donné, L'Anderer fait un portrait de chaque habitant. Ce sont des portraits déformés, des symboles, des traits, des points, et pourtant chaque personne se reconnaît. En gros, les peintures ne représentent rien et pourtant elles ressemblent précisément aux modèles. Et, c'est aussi ce que fait Claudel: il ne nous dit pas grand-chose. Il donne parfois un indice ou bien un élément banal sur lequel on se pose quelques questions; et, quelques passages plus loin, en un ou deux mots, on comprend la réalité cachée derrière les non-dits ou les "à peine dévoilés".

Ce livre est dense et c'est difficile d'en rendre compte. C'est un livre tenace qui tien en haleine. Il est très intéressant. Je me suis parfois retrouvée dans une situation paradoxale: j'étais tiraillée entre l'envie énorme de continuer la lecture et l'envie de mettre sur pause par peur de découvrir ce que j'allais lire. J'ai mis un temps fou à lire les trente dernières pages car je ne savais pas ce que j'allais lire ou plutôt je savais trop bien ce que j'allais découvrir et je n'avais pas très envie de savoir... 

Ce roman fait partie des meilleurs que j'ai lus.

"Mais je n'ai pas à me justifier. Les mots viennent dans mon cerveau comme la limaille de fer sur l'aimant, et je les verse sur la page sans plus me soucier de quoi que ce soit. Si mon récit ressemble à un orps monstrueux, c'est parce qu'il est à l'image de ma vie, que je n'ai pu contenir et qui va à vau-l'eau."

 

Avec Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, je valide deux challenges:

- celui de Philippe: lire sous la contrainte: déterminant + nom

- celui d'Enna: le petit bac NOM PROPRE