Le livre Chroniques d'une prof qui en saigne de Princesse Soso m'a été offert à Noël par mon petit beau-frère. J'ai adoré car j'ai ri, me suis reconnue dans certains cas...

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Princesse Soso est une prof d'anglais qui raconte son quotidien dans un collège peu banal: elle a des 6èmes, des 4èmes et des 3èmes dont deux classes de Segpa. Elle raconte tout cela avec un recul formidable, un humour décapant. Les élèves "Segpa" ne sont pas des élèves "lambda": en général, ils ont un passé lourd, une vie pas facile, des difficultés et surtout un comportement limite. Les profs qui enseignent en Segpa sont pour moi des héros, à l'instar de ceux qui enseignent en zone difficile ou en lycée pro. Pour avoir roulé ma bosse dans de multiples établissements, je peux certifier qu'un prof de collège, un prof de lycée et un prof de lycée pro ne font pas du tout le même boulot.

  • Un prof de collège a un travail moins ardu de correction mais il doit déployer une énergie folle pour intéresser les élèves, leur faire faire des choses ludiques tout en assurant les apprentissages, faire la police tout en étant un peu psy, un peu assistante sociale. Et franchement, une heure de cours en collège et une heure de cours en lycée, ce n'est pas le même boulot non plus. Au collège, on ne peut pas se poser 5 minutes, on est toujours en faction.
  • Au lycée, même si le lycéen a un peu muté ces derniers temps, on déploie légèrement moins d'énergie auprès de ces grands dadais. On a plus de répit. En revanche, côté corrections... c'est une tannée. L'avantage au lycée, c'est qu'on peut menacer à coup de "attention, si tu veux telle filière... là c'est un peu juste', "attention, bac de français", la piqûre de rappel "bac bac bac bac" peut faire son petit effet. Parfois, rien de tout cela ne fonctionne et on traîne la classe tant bien que mal.
  • Au lycée pro, je sais de quoi je parle  puisque j'y ai laissé un peu de ma peau et de ma santé, rien ne se passe comme prévu. On n'enseigne pas, on tente de les éduquer, de palier les manques éducatifs. On tente de gérer l'ingérable. On fait face à la violence, aux insultes, aux menaces ("si je la croise dans la rue cette conne, je me la fais"... Je n'ai jamais su mettre une définition claire derrière cette expression "je me la fais"; mieux ne vaut avoir jamais su finalement; "j'aimerais qu'elle crève cette connasse"; "ouais c'est ça, salope!") Le conseil qu'on m'avait donné: "ne t'en fais pas, quand ils te traitent de salope, ce n'est pas toi qui est visée mais l'image de la prof. Une fois que tu auras intégré cela, tu vivras bien mieux". 

blondelunettesJ'ai retrouvé parfois ce que j'ai vécu, dans certaines anecdotes de Princesse Soso. A la différence que cette jeune femme est faite pour ce milieu; elle a les compétences, le coeur bien accroché, l'expérience et une maîtrise qui font d'elle une super prof. Je n'étais pas faite pour ce métier, pour ces élèves. Chroniques d'une prof qui en saigne est drôle, cru; on a l'impression que Princesse Soso en fait des tonnes, mais quand on a un peu fréquenté les bancs de l'éducation nationale, on sait que ce qui est raconté, n'est que pure vérité. Des personnes extérieures pourraient penser "elle exagère, c'est impossible que de telles choses arrivent" et pourtant...

 

Il y a des passages qui sont à hurler de rire car ils sont criants de vérité... Notamment l'étape des appréciations. Bien sûr, il y a une version officielle, très objective, et surtout recevable. Et puis, il y a l'envers du décor. Parfois, derrière quelques mots neutres inoffensifs, se cache une vérité bien plus hard... Et là, je me suis reconnue:

"Brianna ne se donne pas les moyens de progresser efficacement = Brianna est une grosse feignasse. Melinda doit adopter une attitude décente au sein de l'établissement = il n'existe malheureusement pas encore de BEP strip-teaseuse; c'est pourquoi nous conseillons à Melinda d'éviter d'avoir sa langue continuellement collée au larynx des garçons du collège et nous l'encourageons à poser ses yeux sur un cahier d'anglais plutôt que sur l'entrejambe de chaque mâle en rut de l'établissement."

 

anglaisL'école d'aujourd'hui n'est pas le lieu policé, lisse, ce monde de bisounours que le gouvernement cherche à montrer. L'école d'aujourd'hui, c'est la jungle. Être prof aujourd'hui, c'est faire face à des réformes plus incongrues les unes que les autres, c'est diriger tout le monde vers le général, c'est baisser le niveau, donner les diplômes... Résultat: les élèves sont pris pour des idiots, les profs sont éreintés et paradoxalement on donne la part belle aux parents qui ne savent pas éduquer leurs mômes et qui se permettent de nous donner des leçons de pédagogie...  L'éducation parlons-en... Nous devons inculquer la politesse, leur apprendre à adapter leur langage face aux adultes.. pas facile quand les parents eux-mêmes jurent comme des charretiers. Je ne rencontre pas ce problème dans le lycée où je suis mais je l'ai vu et entendu dans un autre établissement. Je reprochais à l'élève devant ses parents ses dérives langagières mais j'ai vite compris que c'était peine perdue lorsque les parents se sont mis à ouvrir la bouche: "Tu as entendu ta prof: "faut causer autrement, bordel!" Je me souviens même une fois avoir fait un cours de "brassage de vocabulaire". J'en avais tellement marre d'entendre des "enfoiré", "bâtard", "fils de pute", "va te faire enculer" que nous avons cherché ensemble des synonymes plus polis. A la fin du cours, les gosses étaient contents, moi aussi... jusqu'à ce qu'un des élèves me demande: "hey m'dame, si ce soir, je dis à ma mère que c'est  une fille de joie, elle n'a rien à me dire.. on est d'accord?" J'ai dû lui rappeler, à sa plus grande surprise, qu'on n'insultait pas sa mère. Grâce à ma super séance pédagogique, ils se sont traités toute l'année de "fils de prostituée", "fils de fille de joie"... et de "putain de gros enculé qui me casse les couilles". Ce cours de "langage", Princesse Soso l'a également tenté...et a aussi été rattrapée par la façon de parler de certains parents:

"Ouais, je sais que Steeven n'est qu'un petit branleur. Il est trop chiant à la maison [...] / Shana, tu fermes ta gueule d'abord parce que y a la maîtresse qui parle. Montre que t'as de l'élevage."

J'ai beaucoup aimé l'humour caustique et abrasif de Princesse Soso, mais j'ai surtout apprécié ses réflexions sur l'Education Nationale, sur l'enseignement, l'éducation car elle touche du doigt des problématiques inhérentes à notre système bancal. On marche sur la tête! On pense en haut lieu d'abord au rayonnement de l'éducation nationale au lieu du bien-être des élèves et des enseignants.

  • Oui, on n'est que 18h face à des élèves, on a des vacances plus que la moyenne. Bien sûr.
  • Bien sûr que ce n'est pas tout;
  • bien sûr il ne s'agit que de la partie visible de l'iceberg.
  • On est 18h dans l'arène et quand on en sort, on se projette vers le prochain cours.
  • Et on ne va pas en cours, les mains dans les poches. 55 minutes de cours, ça se prépare.
  • Princesse Soso décrit bien la journée typique d'un prof:

"Ma journée se termine. j'aurai eu 156 élèves en classe, j'aurai ramassé quelques carnets pour expliquer aux parents que leur enfant a craché/insulté/frappé/hurlé (rayer la mention inutile), j'aurai félicité, puni, disputé, expliqué, répété et accessoirement enseigné l'anglais. Ma journée se termine en ce qui concerne la présence devant les élèves, car rentrée dans mon home sweet home je devrai corriger des trucs, préparer mes prochains cours, évaluations, grilles de compétence, polycopiés d'exercices et d'activités... En préparant le dîner, je penserai qu'il faut que je ramasse les fiches orales des cinquièmes; en dînant, un coin de mon cerveau ne perdra pas de vue que je dois rencontrer les parents de Mélissa et récupérer la punition de Manolito. Quand on est prof, on est prof vingt-quatre heures sur vingt-quatre et il est difficile de décrocher, surtout si la journée a été éprouvante. J'aime mon boulot, je crois aux vertus de l'école, de l'instruction et de la connaissance. Je sais que je fais du bon boulot. Mais comment avancer quand les forces supérieures de l'Education nationale pensent "rentabilité et économie" quand nous pensons "respect et moyens humains"? Comment avancer, quand des parents, eux-mêmes virés du collège à treize ans pour violence et faits graves, font des enfants à quinze ans et leur  répètent que les profs, c'est rien que des menteurs et des connards? Comment avancer quand les incompétents reculent?"

Que vous soyez ou non dans l'Education Nationale, que vous connaissiez de près ou de loin le monde enseignant, que vous défendiez les profs ou que vous pensiez que ce ne sont que des fainéants et des planqués, lisez ce livre. Vous découvrirez le quotidien d'une prof hors du commun et de ses élèves hors norme. Ce métier est beau, gratifiant, enrichissant quand il se fait dans de bonnes conditions; mais quand on se lève la peur au ventre, qu'on passe son temps à redouter le moment où l'on entrera dans la classe, quand on décompte les jours et quand on pleure chaque matin en allant au boulot et qu'on rentre le soir dans le même état que le matin, je peux vous certifier que c'est infernal.  Il m'a fallu plus d'un an pour me remettre de l'expérience traumatisante du lycée pro; et trois ans après, quand je vois le nom de ce lycée, je me paralyse, quand je passe devant ou à proximité, j'ai le coeur qui se soulève et je me crispe. Non, nous ne sommes ni des planqués, ni des moins que rien. Au lieu de nous critiquer et de nous descendre, prenez notre place une journée, rien qu'une journée. Et si le métier de prof était aussi merveilleux et paisible, pourquoi manquent-ils tant d'enseignants? Pourquoi ce métier ne fait-il pas rêver?

Les familles critiquent les profs non remplacés mais quand leurs mioches ont un prof, ils lui en font baver jusqu'à ce qu'il pète les plombs... A un moment donné, si les gosses étaient bien élevés, mieux éduqués et si les parents remplissaient leur rôle de parents en leur inculquant le respect, les mômes seraient respectueux, polis, .... Chacun doit rester à sa place. S'il n'y a plus de profs, c'est parce que les enfants sont récalcitrants et inéduqués. S'il n'y a plus de profs, c'est en partie à cause des parents... Au lieu de tirer à boulets rouges sur les profs, qu'ils se remettent en question...

Si vous êtes prof, vous prendrez un malin plaisir à lire des bouts de vous dans ce livre.