delerm_hammershoi_intérieur

J'arrive bientôt à la fin de la delermothèque. Philippe Delerm a écrit une sacrée palanquée de livres.  Si, il y a encore quelques années, l'étendue de son oeuvre me promettait encore de bons moments, aujourd'hui, c'est une autre paire de manches (ouh! Quelle vilaine expression). A force d'avoir couru après les Delerm, de les avoir ingurgités comme une ogresse, le champ des possibles se restreint de plus en plus. J'ai quasiment épuisé le stock, j'ai tari ma source. La solution de repli, mon issue de secours, réside dans la littérature jeunesse... Genre qui n'est absolument pas le mien. Intérieur de Philippe Delerm fait partie des rescapés. Je l'avais vu il y a quelques années à plus de 35 euros. J'ai beau aimer mon Philou chéri, je trouve cela un peu cher. Surtout pour un livre de 85 pages où une page sur deux on n'a pas l'ériture de mon auteur adoré mais une peinture d'Hammershoi. En même temps, c'est un très beau livre. Si je l'ai acheté récemment, c'est parce que je l'ai trouvé à un prix raisonnable (une quinzaine d'euros). 

Intérieur-coin salle à mangerIntérieur est une sorte de panthéon, de musée miniature qui rend hommage au peintre Vilhelm Hammershoi, peinte danois du XIX°. - Petit aparté: j'ai écrit un article sur le hygge, l'art du bonheur à la danoise, dans lequel je cite et recite Philippe Delerm. Et voilà que le lendemain, j'écris un article sur Philippe Delerm et évoque un danois. Fin de l'aparté minable et riducule.- 

Cet article va mettre en place une mise en abyme puisque je vais parler du livre de Delerm qui décrit et raconte l'histoire des oeuvres d'Hammershoi, oeuvres qui sont insérées parallèlement au texte de mon Philou. Je regarde Philou qui regarde Mr Hammershoi. Grâce à Philippe Delerm, j'ai découvert ce peintre; peintre du quotidien (on s'en serait douté vu la propension de Delerm à chérir la banalité, la vie de tous les jours), un peintre de l'intériorité (on s'en serait douté vu le titre). Ce qu'on remarque dans ses peintures, c'est qu'Hammershoi représente souvent les femmes de dos. Et, on remarque que c'est toujours la même femme qui le hante: celle de dos, avec son chignon, sa robe noire et son air -qu'on imagine puisqu'elle est de dos- absent.  Est-ce qu'on a d'emblée cette impression ou sont-ce les textes de Delerm qui nous conditionnent? Le mystère reste complet...Je suis obnubilée par Philippe Delerm qui semble fasciné par ce peintre hanté par cette femme en noir... Mise en abyme encore et toujours!

   "L'attente est douce quand on a perdu le goût de l'espoir. Qui viendrait ce soir? [...] Personne ne viendra ce soir [...] La porte reste ouverte, pour personne et pour rien ce soir encore, et si probablement demain."

   Intérieur avec piano et femme vêtue de noir Intérieur avec une femme à un bureau  Intérieur-avec une jeune femme vue de dos  

Intérieur-avec une femme deboutPhilippe Delerm ne fait pas que nous décrire les peintures, de façon neutre et objective, comme dans une ekphrasis, mais il imagine toute une ambiance, se met à la place du personnage représenté; il lui invente une vie. C'est une peu la "patte" Delerm: contempler, observer, prendre la mesure pour pouvoir imaginer. Comme à son habitude, Delerm écrit à partir de quelque chose: la réflexion du Sieur Philippe prend ancrage dans une observation, une sensation, une impression et ensuite, il défile sa bobine imaginative, créative, pour notre plus grand bonheur. Philippe Delerm est un raconteur d'histoires. Un raconteur d'histoires qui pourraient potentiellement exister mais qui ne sont effectives que dans son cerveau, et qu'il nous partage pas le biais de ses livres. Cela m'a vraiment rappelé le livre Fragiles qu'il a conjointement composé avec son épouse Martine. Elle illustrait un mot et lui, composait le monde qui se formait à partir de ce vocable... L'article est ici.

"Les rideaux, les dessus-de-lit ont la même blancheur soyeuse, rosie et comme transpercée par l'éblouissement tranquille de l'aurore. C'est bon de tenir là le point du jour; avant l'arôme du café, les premiers rites de la vaisselle entrechoquée, cette heure froide est bonne pour le corps comme une neige brûlante et glacée qu'on se passerait sur les joues. Il y a des sensations d'enfance rassurantes dans cette habitude de se lever tôt, même pour peu. De se tenir à la proue des journées, comme s'il y avait quelque chose à attendre, quelque chose à manquer. Comme si chaque jour avait sa chance."

J'ai adoré ce livre.Comme tous les autres. Je l'ai dévoré. L'ai savouré. Parce qu'il est réconfortant, parce qu'il me renvoie à moi-même, à ma contemplation ("contemplativité" serait le mot exact mais il n'existe pas...) que certains voient comme une passivité alors qu'elle n'est que le saisissement de ce temps qui passe vite, trop vite. Je ne me projette pas, je ne vis pas "en avance", je n'anticipe pas systématiquement, je prends le temps. Lire un Delerm me donne l'impression d'avoir suspendu le temps, rien qu'un instant. Et pourtant. J'ai adoré ce livre. Comme chacun de mon auteur fétiche. Et si l'on pense que je ne suis pas du tout objective... et bien "on" a bien raison. 

Intérieur "Manger par terre fait partie des choses qu'on ne fera jamais. Pourquoi? Certains jours, la vie paraît absurde. Vivre à hauteur. Pourquoi tout se passe-t-il à hauteur de table, de bureau, de fenêtre ou de lit? S'asseoir en tailleur sur le sol semblerait une faute. Quel est l'enjeu de cette dignité qui fait le regard lourd parfois? On n'aura pas su tout vivre, pas su remplir les vides impitoyables du temps et de l'espace, personne ne saurait, même ceux qui s'assiéraient par terre, alors... Alors il  y a a trop de chaises trop parfaite quelquefois."

 

 

Avec ce magnifique livre, je valide le challenge d'Enna Le petit Bac 2017. Ligne 2 avec le mot "Intérieur" dans la catégorie LIEU.

lpb