Le fantôme lie deux éléments complètement opposés à savoir: la mort et le mouvement. En effet, pour qu'un fantôme existe, il faut que la personne soit morte. Et, s'il y a fantôme, c'est que le mort n'est plus complètement mort. Mais, il n'est pas vivant non plus. C'est l'absent-présent, l'inerte-mouvant... Il se trouve à la charnière entre deux mondes opposés. Nathacha Appanah, dans Petit éloge des fantômes, exploite ce filon et montre aussi bien le fantôme dans sa conception littérale que dans un sens assez métaphorique...

me-froide-d-une-fume-et-d-un-regain-12950517Petit éloge des fantômes est un recueil de nouvelles/de textes courts écrit par Nathacha Appanah. Comme c'est le cas de la plupart des livres de la collection "Folio à 2euros", il s'agit de récits thématiques. Nathacha Appanah donne une vision élargie voire métaphorique de ce que l'on nomme le fantôme.

L'auteure

Nathacha Appanah est une femme d'une quarantaine d'années qui est née et qui a vécu les 25 premières années de son existence sur l'île Maurice. Elle est ensuite venue en Métropole après une formation de journaliste. Elle a écrit un premier roman Les rochers de Poudre d'or (primé). Puis, elle a enchaîné avec 5 romans entre 2003 et 2016. Cette dernière année, elle publie donc ce recueil de récits courts sur les fantômes évoquant fréquemment ses origines indiennes. D'où un certain mysticisme émanant de ce Petit éloge des fantômes que j'ai beaucoup apprécié.

Le recueil

Petit éloge des fantômes se constitue de 7 textes:

  • 1. "Mes fantômes bien aimés"

Pour inaugurer le recueil, Nathacha Appanah parle des fantômes de ses aïeuls perdus, ces êtres qui ne reviendront jamais et qui pourtant sont toujours présents. Ce texte est très imprégné de mysticisme et de croyances indiennes. Par moments, ce récit m'a fait penser à l'autobiographie d'Anny Duperey Le Voile noir où elle parle justement de ses parents morts qui resteront pour elle, des entités fantomatiques. A d'autres moments, j'avais l'impression de trouver quelques liens avec Tous les matins du monde de Quignard montrant à quel point l'Art (la musique pour Quignard, l'écriture pour Nathacha Appanah) peut relier le monde des vivants et celui des morts, et comment il jette des ponts entre les hommes et les disparus. J'ai beaucoup aimé le style et la façon de raconter de Nathacha Appanah.

"Je sais qu'ils sont mes premiers fantômes, ceux pour qui j'écris parce qu'ils ne parlaient pas beaucoup, ils n'étaient pas dans la modernité de l'écriture. Ils ne s'occupaient pas de la mémoire, ils ne cherchaient pas des réponses. Ils étaient forts, ancrés dans le présent [...] Ils sont au-dessus de mon épaule, ils sont toujours présents et impalpables à la fois, ils refusent d'être mis sur le papier, décrits, imprimés, ils refusent d'être autre chose que mes fantômes bien aimés."

  •  2. "Hollanda"

Ici, il s'agit de décrire un paysage apocalyptique suite à un cyclone. On retrouve une fois encore les croyances indiennes poussant les hommes à interpréter ce cyclone comme une vengeance d'entités invisibles. Ici, le fantôme renvoie à cette chose transparente, dématérialisée qui pousse la foule au délire. Ce délire collectif met en place la rumeur de la survenance d'un fantôme. Ce sont les vivants qui créent de toutes pièces l'inexistant et qui donnent vie à l'inerte et le potentiellement irréel.

  • 3. "La traversée"

Encore une fois, ce texte est fortement imprégnée de l'hindouisme. Nathacha Appanah décrit les rites funéraires qui consistent à empêcher la survivance de fantômes errants. Deux mondes sont clairement séparés et aucun des deux ne doit être perméable à l'autre (un peu comme dans Tous les matins du monde où la femme (morte)  de Sainte-Colombe lui reproche que sa "barque n'est pas étanche", montrant ainsi que le veuf inconsolable reste toujours dans les limbes: entre la vie réelle et les regrets sinistres...)

Tous les matins du monde

 Pour revenir à Nathacha Appanah, elle décrit bien le rituel funèbre consistant à incinérer le corps du défunt et la nécessité de briser le crâne pour éviter que l'humain ne revienne sous la forme d'un fantôme errant, coincé entre deux mondes, prisonnier des limbes.

"Agni, le dieu du Feu, peut transporter l'âme au Dieu de la Mort. L'âme existera alors sous la forme d'un fantôme pendant plusieurs jours avant de se réincarner ou pas."

  • 4. "le sommeil"

Ici, Nathacha Appanah joue sur la métaphore du sommeil qui représente le déni, le "voile noir" que l'on met sur le traumatisme de la perte de l'être cher. Les cauchemars représentent alors la vérité qui apparaît clairement mais qui est reléguée au rang de mauvais rêve alors que la vie réelle est voilée d'un mensonge qui apparaît comme la pure réalité. Ici encore, on retrouve l'idée du fantôme qui survit mais ce n'est pas tant le fantôme qui revient que le refus de celui qui reste d'en admettre le départ définitif.  

  • 5. "Partir"

Une fois encore, le fantôme est métaphorique puisqu'il s'agit ici de la perte de soi lorsque nous passons de l'enfance à l'âge adulte. Le débat reste ouvert: s'agit-il d'un passage, d'un état à un autre, ce qui induit l'idée d'une continuité de soi ou bien y a-t-il perte de soi lorsque l'on devient adulte? L'adulte vivrait-il avec un enfant-fantôme? L'enfant que l'on était part-il vraiment ou reste-t-il caché, tel un fantôme, dans notre for intérieur? Et si celui qu'on était revenait nous voir... nous féliciterait-il ou bien nous donnerait-il trois paires de claques pour haute trahison? Je me dis souvent que si la jeune ado que j'étais rendait visite à la trentenaire que je suis devenue, elle me secouerait et agirait de façon beaucoup moins réfléchie et de façon beaucoup plus... cash. La vie me serait peut-être plus facile/claire/moins prise de tête, mais j'aurais dix fois plus d'ennemis aussi. Et on ressent cela à travers la citation trouvée dans ce texte:

"Le jeune homme fougueux que tu seras redevenu lui dira je ne t'aime plus, prends tes affaires tes bibelots tes livres [...] prends tes bougies ton parfum tes cheveux sur le sol de la salle de bains ta voix sur le répondeur je ne t'aime plus."

  • 6. Les jonquilles

Ici, l'auteure évoque une rupture entre un homme et une femme. Le récit commence par un appel téléphonique de l'homme; mais il ne parle pas. La femme, au bout du fil, entend sa respiration, sait que c'est son mari qui l'a quittée. Ici, le fantôme est lié au silence, à l'absence, à la transparence. La femme raconte qui était son mari, comment il agissait. Et le portrait qu'elle fait de cet homme demeure fantomatique: même vivant, il est déjà lié à l'evanescence, à l'effacement et à l'inertie.

"Après ces coups de téléphone, je suis toujours un peu fébrile et, malgré moi, je te cherche dans la maison. Je ne sais pas pourquoi, à chaque fois, il y a un ancien moi qui se réveille et se persuade de découvrir quelque chose que tu aurais laissé derrière toi mais je ne trouve jamais rien."

"Plus je voulais te connaître, plus tu m'échappais. tu refusais la glu des secrets partagés, des confidences de l'enfance."

  • 7. "La vague"

Le fantôme dans ce texte est celui d'une famille décimée, et surtout de la soeur perdue. La recherche effrénée de la soeur partie aboutit toujours au même sentiment d'impuissance face à l'absence, au vide, à la béance irréparable.

vagues-de-tsunami-33813289

Verdict

J'ai adoré ce livre. Comme souvent, lorsque j'achète ces "Petits éloges de", je finis ma lecture enchantée. Avec le thème de la mort et des fantômes, je ne partais pas forcément très enthousiaste, quand on sait à quel point la mort est pour moi un sujet quasi tabou, générateur d'angoisses incontrôlées. J'ai découvert Nathacha Appanah que je ne connaissais pas et je compte bien me pencher sur ses autres oeuvres. Je conseille ce livre à tous, même à ceux qui sont aussi effrayés que moi par la mort. J'ai adoré surtout Partir et Les jonquilles.

Ce livre me permet aussi de valider le challenge d'Ennalit, Le petit Bac (catégorie MORT)

lpb