"Tuer qui que ce soit, c'est s'attaquer à la vie. Personne n'a le droit de le faire."

 

LA FEMME AU MIROIR

 

 

La femme au miroir de Schmitt est un pavé; un bon gros roman... un gros roman seulement. J'adore Eric-Emmanuel Schmitt: c'est visible ici, ou encore , et finalement ici.

La femme au miroir se compose comme un triptyque: l'histoire d'Anne, celle d'Hanna, celle d'Anny à des époques bien distinctes: la Renaissance, le début du XX° et l'époque ultra-contemporaine. Je parle de triptyque mais l'dée d'un triptyque tournant serait bien plus adéquat, dans la mesure où nous n'avons pas "chapitre 1: l'histoire d'Anne", "Chapitre 2: l'histoire d'Hanna", "Chapitre 3: l'histoire d'Anny" mais au contraire, on passe d'un épisode d'une histoire à l'épisode d'une autre, de façon cyclique et chronologique.

Ces trois femmes ont un problème avec l'amour et surtout l'amour quand il est privation de libertés. La jeune Anne est promise à Philippe. On la voit se plier aux préparatifs de ce mariage désiré par tous, sauf par elle. Elle profite d'un instant de solitude pour se libérer des carcans (symbolisé par le miroir brisé) et s'enfuit dans la forêt, et va se sentir protégée par un arbre auquel elle se confie. Sans le savoir, elle va être épiée par Braindor, un moine qui va la protéger, la nourrir jusqu'à ce qu'elle se fasse repérer par Philippe, l'amant éconduit, humilié... Il est accompagné de la cousine d'Anne, la peste jalouse Ida. Ils décident de la ligoter et de l'emmener de force mais Braindor veille au grain et sauve la jeune demoiselle. C'est très médiéval. Au début, je pensais vraiment qu'on était à cette période avec les actes chevaleresques, la fuite dans la forêt, le personnage de l'ermite... mais, comme il est question de religion, de Bible, de Christ à un moment donné, cela nous montre que l'on a dépassé le moyen-âge. Et puis, après quelques péripéties, Anne va se trouver en plein délire mystique, cherchant la symbiose parfaite avec la faune et la flore. Elle va même dresser un loup. Et puis, elle va rentrer chez les béguines. Et là, cela va être sa Révélation. Mais la peste d'Ida reviendra à la charge et cherchera à nuire à notre petite sainte.

"Les béguines ont été les premières femmes émancipées du Moyen-Âge puisqu'elles avaient conçu un modèle de vie autonome, sans faire couple, sans fonder famille. Elles échappaient aux modèles ordinaire - mariage, maternité, veuvage, galanterie- [...] Organisées en communauté non religieuse, elles offraient un modèle alternatif dans ces temps de domination masculine."

MIROIRS

Parallèlement, nous avons le personnage d'Hanna au début du XX°, en Autriche. Difficile de ne pas penser à Hanna Arendt, à Freud, à Schnitzler... Notre Hanna se marie avec Frantz, un noble, et raconte son quotidien à sa meilleure amie Gretchen. A travers les lettres d'Hanna, on comprend qu'elle aussi est malheureuse en amour mais elle fait semblant. Ce qu'elle veut, c'est être mère. Ou plutôt, elle attend la maternité pour que Frantz l'aime plus encore, pour que cet enfant cimente leur couple. Être mère, ce n'est pas tant son désir que celui de toute la famille de Frantz. Il faut un héritier. Absolument. Le mal-être d'Hanna va aller crescendo et se met alors en place toutes les préoccupations de l'époque: l'inconscient, la psychanalyse, la puissance du moi... On sent notre Hanna perdue: entre un mari qu'elle aime mais qu'elle ne désire plus et un psychanalyste qui la rassure pour qui elle a un désir, mais apparemment c'est un désir illusoire. Comme Anne, elle s'embrase de l'intérieur. Elle veut tout vivre, tout quitter. Elle va même jusqu'à se brouiller avec son amie Gretchen grâce à qui, finalement, on apprendra des détails essentiels sur Hanna.

"Dans ses lettres, elle [Hanna] me confia que pour être heureuse en amour, elle avait besoin de s'effacer, de tomber dans l'anonymat, de quitter totalement la personne qu'elle était. Or, cette personne qu'elle fuyait, ce n'était pas elle même si elle le croyait. Lorsqu'elle souffrait de son identité, elle souffrait d'une fausse identité."

Enfin, il y a Anny qu'on situe dans le monde ultra-contemporain  et plus particulièrement dans la micro-sphère du showbiz et du cinéma. Anny est une star adulée, cernée, "emprisonnée" par sa manager qui la vampirise, choisit tout pour elle: ses rôles, ses actes, ses interviews et ses amants. On la voit durant toute son histoire papillonner à droite, à gauche, collectionner les frasques et les amants, les bitures et les drogues dures.

"Quelle dinguerie... Je coucherais avec les hommes pour me débarrasser des hommes. [...] Je couche pour m'éloigner, non pour me rapprocher."

Schmitt est intelligent, il ne plaque pas les histoires les unes après les autres, bêtement. Non, Schmitt tisse quelques filons entre ces histoires, des détails  qu'on retrouve d'une histoire à l'autre. Il y a toujours un moyen de lier ces trois femmes que ce soit à travers la répétition de mêmes phrases, d'éléments carrément similaires.

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Mais il faut attendre les 100 dernières pages pour que ce qui était en filigrane jusque-là explose au grand jour, et dévoile alors une superbe mise en abyme.  Je l'ai déjà dit sur ce blog: je suis fascinée par la thématique du miroir en littérature. Et là, Schmitt en faisant tourner et retourner les miroirs à l'infini, me ravit. De miroirs brisés en miroirs mille et mille fois retrounés, mon cher Eric-Emmanuel me prend par les sentiments. Si, au début je bougonnais au fil de ma lecture, je l'ai quand même finalement beaucoup appréciée.  Il est vrai que j'ai surtout  adoré les 100 dernières pages, il a fallu quand même ramer pedant 300 pages pour ne pas abandonner le roman et, faire comme nos héroïnes, larguer les amarres. Je n'ai véritablement été emballée que par la deuxième histoire. C'est l'héroïne qui m'a le plus touchée. 

Ce livre m'a beaucoup fait penser au film The hours où l'on voit trois femmes: Virginia Woolf (N. Kidman) , Mrs Dalloway (M. Streep) et la lectrice du roman Mrs Dalloway (Julianne Moore) être liées de la même façon par des thèmes et par un miroir si particulier qu'est le roman.

THE HOURS - Bande-annonce VF

"Telle Anne, telle Hanna, Anny aimait se quitter, s'abstraire d'elle-même, de son identité sociale, familiale, en vue d'approcher une réalité plus fondamentale. Cet "en dessous de tout", Anny l'obtenait, elle par le jeu. Comédienne, elle s'éloignait d'elle pour devenir les autres [...]"

En lisant ce livre, nous participons également à cette mise en abyme et multiplions ainsi les miroirs: nous lisons un livre où s'entremêlent les histoires de ces trois femmes. Et, en surplombant ces trois vies, nous rajoutons aussi un peu de la nôtre puisque la Lectrice qu'on peut appeler Annette, Anouk, ... se retrouve forcément à travers Anne, Hanna, Anny par moments. Il est vrai que dans ce refus de rentrer dans un moule précis, cette volonté forte d'être et de rester libre, libérée de tout, je me sens vraiment appartenir à cette lignée. Symboliquement, mon troisième prénom, c'est Anne... Comme quoi certaines coïncidences sont parfois troublantes (et ma maman s'appelle comme l'une des trois héroïnes; de même, le prénom de ma grand-mère se terminait en -ane ... tout comme celui de ma nièce...)

Si vous êtes un homme... peut-être que vous pouvez vous surnommer Alain mais je ne suis pas certaine que ce soit un livre très très masculin... Me trompé-je?

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lpb

Participation au challenge d'Enna: Le petit Bac; ligne 1: objet transportable (MIROIR)

Challenge En toutes lettres: Les lettres d'Hanna à Gretchen

 

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