16465306_1868769356734431_1890741648485253120_nDe moi-même, je ne pense pas que je me serais intéressée naturellement au roman de Françoise Hardy, Le désespoir des singes et autres bagatelles. Lors d'une émission où Elodie Frégé (dont je suis très très fan) devait reprendre "tous les garçons et les filles", celle-ci a évoqué Le désespoir des singes de Françoise Hardy. Elle disait que ce livre était magnifique, et que son auteure oscillait entre le lyrisme et le cynisme... Beaucoup d'arguments qui m'ont interpellée et m'ont convaincue d'acheter Le désespoir des singes et autres bagatelles.

"Force est de reconnaître que plus les amours sont impossibles, plus elles s'exacerbent et entretiennent l'illusion que l'être sur lequel nous avons cristallisé nos manques et nos espoirs est le seul aimable au monde, le seul qu'on aimera jamais."

Je pensais qu'il s'agissait d'un recueil de nouvelles, ou d'un roman purement fictif. Hélas...non. Il s'agit en fait de l'autobiographie de Françoise Hardy. Les autobiographies de personnalités me gonflent un peu. Je n'aime pas forcément ce qui est "people", je ne m'intéresse que très peu à la vie des stars alors cette autobiographie m'a quelque peu ennuyée. Le style est assez agréable et l'auteure assez touchante. Je connaissais moins Françoise Hardy que son fiston donc ce livre m'a un peu fait découvrir qui elle était et ce qu'elle avait vécu.

plume-encrierLe début de son histoire m'a vraiment plu puisqu'elle parle de la façon dont elle s'est construite... Et il faut dire que les fondements de sa personnalité et les bases de son identité ou de son individualité demeurent mouvants: entre le désamour parental, les humiliations de sa grand-mère, les reproches et les critiques des autres l'ont intrinsèquement constituée. Elle a évolué, grandi avec la franche conviction qu'elle était toujours "moins bien que", trop ceci, pas assez cela. Ensuite, elle parle de son début de carrière assez houleux où là aussi, on lui refusait une certaine crédibilité en tant qu'artiste et que sa voix particulière, sa façon de chanter singulière n'étaient pas dans l'ère du temps. Elle narre aussi ses déboires, sa rencontre avec Dutronc, l'alcoolisme de celui-ci, les soucis de santé de samère, les siens aussi. On a l'impression, en refermant le livre, que sa vie n'est qu'une suite de malheurs, de traumatismes, et qui est partiellement éclairée par de faibles lueurs d'espoir.

J'ai zappé quelques pages, c'est vrai. J'ai lu et relu attentivement les passages où elle parle de mon amour d'écrivain... Patrick Modiano.  "Patrick, qui avait sans doute autant de raisons de se détruire, venait de publier son premier roman, La Place de l'Etoile, et allait s'avérer le meilleur écrivain de sa génération." C'est à ce moment précis que j'ai eu un regard beaucoup plus attendri sur Françoise Hardy. La personne qui dit grosso modo que mon Patoche est le meilleur écrivain de la galaxie, ne peut être que quelqu'un de bien. Oui, je lis entre les lignes, je lis d'autres mots derrière les mots dits. Si Françoise Hardy ne l'a pas dit clairement, elle l'a forcément pensé. [oui, je sais...je suis paradoxale je dis au début de l'article détester les autobiographies mais j'adore Modiano dont les romans sont largement inspirés de sa vie... ma mauvaise foi m'inciterait à dire que ce ne sont pas des autobiographies mais des autofictions ou des autobiographies fictives et inspirées...]

Même si j'ai parfois décroché, j'ai bien aimé sa façon de voir les choses, sa philosophie, sa conception de l'existence. On sent toujours qu'il y a un cheminement dans sa pensée, aussi bien sur le plan psychologique que spirituel. Certains éléments ont vraiment rejoint ma vision du monde, de l'homme. "[l maladie] se déclare à la suite d'un stress récent ayant provoqué une émotion très douloureuse en résonance avec une souffrance ancienne enfouie, l'une et l'autre impliquant l'image de soi et opposant celle que nous aimerions donner à celle, dérangeante, que l'extérieur nous renvoie. La maladie ne frappe pas n'import où, ni n'importe comment." Ce propos éclaire d'une façon manifeste une idée que je m'étais faite et qui a souvent fait (sou)rire lorsque j'osais la proférer. Et pourtant... Françoise Hardy poursuit certaines réflexions qui sont toujours étayées par des professionnels, qu'ils soient psychologues, psychiatres, psychanalystes. Donc, je me plais à croire que nous avons raison lorsqu'elle prononce un tel discours.

Je me suis plus retrouvée dans toutes ses réflexions que dans la narration de sa vie.  Sauf peut-être ponctuellement...A certains moments, je me suis vue entre les lignes et  certains de ses sentiments ont trouvé un véritable écho avec les miens:

"L'introversion a souvent pour revers une inadaptabilité marquée - remarquée aussi- au monde extérieur. Je la revendique autant que je la déplore. [...] La sédentarité allant de pair chez moi avec le goût de l'isolement sans lequel il n'y a pas de liberté, avoir un refuge où je puisse m'abandonner sans réserve à mes occupations solitaires -lire, écrire, écouter de la musique, surfer sur le Net, regarder les films ou les émissions qui m'intéressent, pour mieux oublier le reste - aura toujours été une priorité." En lisant et en relisant ces phrases, je me dis que ce sont ces mots-là qui me caractérisent le plus. 

Également, certaines de ses anecdotes ont fait resurgir quelques moments de ma vie, des bagatelles, qui me sont revenus en mémoire à la lueur de ce Désespoir des singes:

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"Les insectes m'ont toujours gâché la vie. Il m'était impossible de rester dans la petite salle de bains pour y faire ma toilette si j'apercevais le moindre perce-oreille sur le mur - je me souviens même de toute une nuit passée dans un fauteuil à cause de la présence importune de l'une de ces vilaines bêtes au-dessus du lit. Il était tout aussi inenvisageable de dormir la fenêtre ouverte par crainte que papillons de nuit et autres effrayantes bestioles fassent irruption dans la chambre." Ce passage me parle... Il parlerait aussi à ma mère qui se faisait incendier par moi si elle ouvrait la fenêtre de ma chambre en mon absence. Lorsque la fenêtre était ouverte, je devais me trouver dans la pièce pour vérifier qu'aucun insecte ne franchirait la limite entre l'extérieur et l'intérieur. De même, le soir, c'était le même rituel: je faisais le tour de ma chambre, du sol au plafond, sous le lit, derrière l'armoire avec une lampe de poche, je traquais les indésirables; le tout sous le regard lassé de ma mère. Je sais qu'elle en avait marre mais c'était le seul moyen pour que je me couche, sereine. Le pire, c'est qu'à 32 ans, je continue à scruter ma chambre (sans ma mère mais sous certaines autres paires d'yeux amusés, voire moqueurs). Et quand, j'ai un pressentiment (j'ai vraiment ce 6° sens-là) qu'il y  a une bête, j'allume la lumière, sinon je panique dans le noir.  

enfanceJe trouve aussi que Françoise Hardy n'a pas froid aux yeux et qu'elle n'hésite pas à parler de sujets qui peuvent fâcher. Elle affirme certaines convictions avec beaucoup de sincérité. Derrière des apparences un peu froides, derrière une personnalité en retrait, je trouve qu'elle est très "cash", authentique, avec beaucoup de cran. Elle parle d'un sujet épineux pour l'époque et qui recommence à le devenir après certaines remarques d'un politique ultracontemporain...

"Je crois qu'un embryon est un oeuf et non un être humain. Je crois que le développement neuronal d'un foetus de quatre mois n'en fait pas un être humain non plus. Mettre un enfant au monde est une immense responsabilité qui requiert de peser le pour et le contre lorsqu'on en a la possibilité. Mieux vaut y renoncer si la balance indique clairement que l'on n'est pas en mesure d'apporter le minimum requis pour son équilibre et son développement." Sur cette dernière partie de citation, je trouve cela criant de vérité et plein de bon sens. Quand on voit certains parents démunis face à leurs enfants, des parents qui n'étaient pas prêts à être parents et qui l'ont été pour se conformer à la norme sociétale/familiale (se marier, avoir trois gosses, un chien et  un espace...ce sont des clichés, des caricatures, des gros traits donc pas d'offuscation..) et qui au final ne font pas le bonheur de leur progéniture... la question de l'avortement trouve alors sa légitimité. Les enfants n'ont pas demandé à naître, ils ne doivent pas être des moyens pour faire tomber les allocations, ni être des remords, ni être considérés comme des erreurs parce qu'après, ils le portent comme un fardeau jusqu'au bout. S'entendre dire qu'on  été un poids, un accident, un obstacle à une vie de couple épanouie, la cause de telle ou telle mauvaise chose... c'est dur à porter et il ne faut pas oublier que les enfants se construisent sur ce qu'ils entendent, sur ce qu'on leur dit. Pour un enfant, la parole parentale est parole d'évangile et la seule qu'ils prennent en compte. Par conséquent...ce n'est pas gagné pour un épanouissement en bonne et due forme. Protéger les enfants est essentiel.  Le sujet est complexe, certes. Mieux ne vaut pas être qu'être malheureux; mieux ne vaut pas faire naître que de rendre malheureux. J'ai, ces dernières années, croisé pas mal de familles. J'ai travaillé dans un établissement "fragile" avec des familles "un peu spéciales", des enfants qui vivaient en foyers, dans des familles d'accueil, chez un autre membre de la famille que le père ou la mère. J'ai vu des désastres: des enfants malmenés, désaimés, bousillés. Ces élèves "malheureux", n'attendaient de nous qu'un peu d'attention, un regard bienveillant. Quand on entend "je suis qu'un gros nul, j'ai un souci. Il paraît que je suis débile, c'est mon père qui me le répète tout le temps", ça donne envie de mettre des baffes au géniteur. Bref, le débat est long et lourd. L'enfance malheureuse est un sujet qui me touche... Avant d'imaginer quoi que ce soit, la mienne a été des plus heureuses. Je sais que j'ai été aimée, appuyée, soutenue parce que c'était naturel dans ma famille. Je sais que ma grand-mère n'a pas eu une enfance calme et qu'elle a toujours "milité" pour que ses enfants soient heureux, que n'importe quel enfant le soit aussi. Mon père a été malheureux mais il ne l'a jamais avoué. Ce qu'il a vécu était pour lui ordinaire, normal alors que les coups et les rejets ne sont pas normaux. C'est peut-être pour ces raisons que la protection de l'enfance me touche. Je n'y avais jamais réfléchi avant, je ne m'étais jamais posé la question... Finalement, grâce ce à Françoise Hardy, ses réflexions auxquelles j'ai superposé les miennes, viennent de m'apporter quelques réponses...

"Si l'homme rencontre un mur, nous dit la spiritualité, c'est parce que le mur est en lui. S'il a en lui le mur de l'inertie, de la peur, de la révolte, de l'avidité, de l'orgueil, de la culpabilité, de l'inconséquence, etc dès qu'il fera un pas, il s'y heurtera. Il faut donc qu'il se débarrasse de ce qui l'entrave."

Le désespoir des singes me permet de valider le challenge d'Enna et de finir ma première ligne du Petit Bac... youhou:

lpb