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La compagnie des menteurs de la Britannique Karen Maitland m'a été conseillé par quelqu'un que j'aime beaucoup. Comme je lui fais confiance sur la qualité des lectures qu'il m'a recommandées, j'ai donc acheté ce roman les yeux fermés. Pourtant, si j'avais vu ce livre, La compagnie des menteurs, dans le commerce, jamais je ne me serais attardée sur ce bouquin. Thriller historique? Non merci je passe mon tour. Au Moyen-Age? Ce n'est pas ma période préférée; en plus ça doit être assez barbare...N'oublions pas que j'ai une âme sensible et que l'horreur me fait pleurer ou vomir ou les deux (en même temps)...En effet, le roman débute sur l'enterrement d'une sorcière à qui les bourreaux sont en train de casser le crâne. Le prologue donne le ton...

allumetteNous sommes en Angleterre au XIV° siècle. S'abat sur le pays et notamment sur Londres la pestilence (ce qui équivaut à la peste). Chacun essaie de fuir les pestiférés afin d'éviter d'être contaminé. Le problème, c'est que la ville est de plus en plus fermée. Entrées et sorties sont limitées. Notre héros est le narrateur: il s'agit de Camelot, un vendeur, mi-commerçant mi-escroc, un vieillard qui a perdu un oeil. Il rencontre plusieurs personnes dont une jeune fille pâle au cheveux blancs qui est une diseuse de "mésaventures", elle lit l'avenir dans les cartes. Nous sommes au Moyen-Âge donc la magie, les prophéties sont prises au sérieux. Il la perd de vue et la retrouve un peu plus tard ans son périple. Hasard? Coïncidences? Ou la jeune prophétesse suit-elle Camelot? Au fil de ses pérégrinations, notre vieillard borgne va faire la rencontre de deux jeunes gens: Rodrigo et Jofre, le premier étant le maître de musique du second. Et il y a aussi sur un "marché", une sorte de prestidigitateur: Zofiel qui trimbale avec lui une sirène. Il se fait de l'argent sur le merveilleux, la magie, l'art de la fraude en gros. 

" Mais si les gens y croient, alors ça les guérira. L'art, Zophiel, c'est de vendre à quelqu'un ce en quoi il croit, car c'est ainsi qu'on lui donne espoir. Et l'espoir est toujours authentique. C'est seulement la chose en laquelle on le place qui peut s'avérer fausse."

Ce petit groupe va tenter de sortir à tout prix de la ville en crue, attaquée par la pestilence. Camelot qui voulait faire cavalier seul entame un périple périlleux accompagné de "bras cassés". Au fil des aventures et des mésaventures, il va embarquer avec lui d'autres personnes, ou du moins ce sont les autres personnes qui s'incrustent: Adela -enceinte-et son mari Osmond, Cygnus (l'enfant-cygne), Plaisance la nourrice de Narrigorn, la petite prophétesse, Zofiel l'escroc cynique. Leurs pérégrinations sont ponctuées d'horreurs, de suicides (réels? maquillés?) au cours desquels chacun suspecte l'autre de trahir, de voler, de mentir, de tuer. On n'a pas seulement la  narration d'aventures un peu dures et douloureuses. Karen Maitland fait des pauses entre les actions en incluant des récits fantastiques, merveilleux. Chaque personnage va se retrouver à un moment donné narrateur d'histoires qu'il donne pour vraies alors que ce ne sont que fabulations. Cela concorde toutefois avec la culture de l'époque, des ménestrels, des raconteurs d'histoires. Parallèlement à toutes les aventures et aux récits, on a les prédictions de Narrigorn. Prédictions souvent funestes de la jeune fille qui, face à cette troupe de menteurs, déclare détenir la vérité. Le pire ne réside pas dans la prédictions de vérités douloureuses à entendre mais le plaisir, le malin plaisir, qu'elle prend à annoncer le mal, le malheur.

"Les conteurs sont toujours suspects. Ce sont des étrangers exotiques, des hirondelles qui ne restent que tant que durent les beaux jours. Où ils vont après est un mystère. On les accueille pour écouter leurs récits, que l'on se racontera à nouveau durant les longues soirées d'hiver. Ils ont une place d'honneur près du feu, mais comme tous les hôtes qui savent qu'ils ne doivent pas abuser de l'hospitalité, on attend d'eux qu'ils s'en aillent très vite. Ils ne sont pas d'ici."

sirène1Au fil des jours, ce n'est plus tant la pestilence qui les effraie que la vérité que chacun a enfouie au fond de lui. On découvre alors que chacun porte en son for intérieur un mensonge qui le détruit et dont seule Narrigorn semble avoir connaissance. Elle lit l'avenir dans les runes et lit la vérité dans le coeur des hommes. Face à la culpabilité, au mal qui les ronge, les compagnons commettent l'irréparable.

"Je le regardai s'éloigner et frissonnai dans le froid, sachant que j'avais offensé le seul homme dont l'opinion avait pour moi le plus d'importance que tout le reste. Il me pardonnerait avec le temps [...]"

C'est un thriller historique haletant. On a toujours envie d'en savoir plus. J'ai aimé la construction du roman qui alterne les scènes d'horreur insoutenables avec les récits merveilleux, les jolies fables poétiques que racontent les personnages. Outre le fait de nous raconter une histoire et de nous plonger dans une époque concrète avec les misères de son temps, l'auteure nous permet aussi de nous interroger sur une thématique intemporelle: le sens de la vie, la raison d'être de l'homme. Même si l'histoire est ancrée au Moyen-Âge, la morale est intemporelle. De plus, on est surpris de bout en bout et jusqu'à la dernière page, on continue d'être époustouflé.

"Le jour où j'avais quitté ma maison, j'avais prié pour que mes enfants m'oublient. Je voulais leur épargner la douleur du souvenir. Mais cette nuit-là, tandis que je veillais dans la brume blanche, je compris que ce que je voulais plus que tout, c'était qu'ils se souviennent. Je voulais continuer à vivre dans la mémoire de quelqu'un. Si personne ne se souvient de nous, nous sommes plus que morts, car c'est comme si nous n'avions jamais existé. [...] Je pensais que si l'on se coupait de son passé, on se recréait. Mais se couper du passé, c'est se couper du seul fil qui nous rattache à ce monde et à notre existence. Quand on se coupe du passé, on se coupe de soi-même. Et maintenant qu'étais-je?"

Plus qu'un thriller historique, c'est un merveilleux roman d'apprentissage.

"Ce n'est pas notre lieu de naissance, mais l'endroit où la vie naît, celui où l'on cherche à renaître. Quand on ne sait plus ce qui, de son passé, est vrai ou est une invention, quand on est soi-même une invention, quand on sait qu'on est une invention, alors il est temps de chercher ce lieu. Et peut-être n'est-ce que lorsque l'on a pleinement compris cela que l'on peut finalement rentrer chez soi."

Je ne pensais pas du tout que j'aimerais ce roman. Je partais avec de vilains a priori sur cette Compagnie des menteurs et j'ai été très emballée par l'écriture de Karen Maitland.