me-froide-d-une-fume-et-d-un-regain-12950517

Jean-Louis Fournier, dans son roman La servante du seigneur manie avec brio l'humour noir. Il mêle à la fois la satire, l'ironie, le sarcasme au désespoir et à la tristesse. 

« L’humour est un antalgique, on l’utilise quand on a mal. »

 

 A première vue, on pourrait croire qu’une personne qui a recours à l’humour en permanence est une personne enjouée. Ici, l’humour est une mise à distance, un regard cynique vis-à-vis de la vie. Quand le narrateur-auteur utilise l’humour, ce n’est pas avec une tonalité vulgaire, potache qui se dégage de son style mais un humour décapant, sarcastique, désabusé et désespéré. En un mot : noir.  Comme il le dit si bien dans le roman : «L’humour bleu ciel et rose bonbon, ça n’existe pas. L’humour c’est noir. »

 « L’humour, c’est une parade, un baroud d’honneur devant la cruauté, la désolation, la difficulté de l’existence. L’existence, ce n’est pas un grand lac de lait tiède dans lequel une humanité rose barbotte en échangeant des gentillesses, des confiseries et en chantant des cantiques. C’est plein de sang, de boue noire, de bruit et de fureur. Je me méfie des gentillesses sucrées, ça fout le diabète."

 

 La servante du seigneur est aussi et surtout une critique virulente de la sphère religieuse chrétienne. En effet la religion qui se trouve la première victime de l’humour noir du narrateur. Cette critique religieuse est double : il renie et saborde l’ordre religieux en tant qu’homme mécréant et sceptique mais il a également une vieille rancœur contre elle dans la mesure où Dieu, les religieux lui ont enlevé sa fille. Tout ce qui concerne la religion est lié en permanence à l’emprisonnement. La question du bonheur va alors interférer : il est malheureux de la savoir enfermée mais elle se sent épanouie dans ce monde. Son bonheur à elle fait son malheur à lui. Pour qu’il soit de nouveau heureux, il faudrait qu’elle renonce à son propre bonheur pour faire celui de son père. Tout n’est histoire ici que d’abnégation, de sacrifice ou au contraire d’égoïsme. La situation est inextricable : l’un devra se sacrifier. C’est au père qu’incombe cette lourde tâche. Cependant, en tant que père, il ne veut que le bonheur de sa fille. Ce qui doit le rendre heureux, c’est qu’elle soit heureuse. Son malheur est alors paradoxal : il est heureux de la savoir heureuse mais il est malheureux de la savoir religieuse et prisonnière. Ce qui l'atteint également, c'est de ne plus retrouver sa fille. Elle est toujours en vie, elle est toujours elle-même; mais elle demeure absente et le changement radical dont elle a fait preuve traduit pour le père une perte. Il a perdu la fille qu'il a élevée, celle qu'il a vu grandir. En devenant religieuse, réfutant sa vocation et en reniant ce qu'elle était, le père  perd ses repères et tout ce qui le rattachait à leur passé commun. Ce bouleversement de personnalité, de caractère, de vocation va créer un réel fossé entre les deux. Et, cet abime engendre la perte de cette autre.

 « Je ne la retrouve plus. Elle n’est plus la même. Je ne la reconnais pas. […]  Elle n’a pas été mise sur terre pour que ma volonté soit faite, pour que je sois heureux. L’important, c’est qu’elle soit heureuse. Est-ce qu’elle est heureuse ? »

 cendrillo,n

Outre la dualité humour/tristesse, critique et mise à mal de la sacralisation, on a en permanence un double discours en même temps qu'une représentation ambivalente des éléments et du monde. Par exemple, on ignore s’il s’agitd ’une autofiction ou d’une fiction  très inspirée du réel. On trouve de nombreuses similitudes entre le narrateur et son auteur : le même prénom, le travail avec Desproges, les enfants (sa fille et ses deux fils handicapés). L

a deuxième ambiguïté réside dans la double voix narratoriale : celle d’un homme qui raconte son histoire et qui parle de sa fille, et celle du père qui parle à sa fille. Le ton est en permanence dédoublé puisqu’il y a le ton cynique et l’humour noir qui sont utilisés quand il parle de la dévotion de sa fille pour un inexistant mais le ton devient plus pathétique et enclin à la tristesse au désespoir quand il s’adresse directement à elle. La dualité de l’écriture se retrouve aussi par l’alternance entre les longues phrases romanesques et les phrases courtes poétiques. On a aussi bien un détachement narratif vis-à-vis de l’existence en général qu’un rapprochement  poétique entre le père et la fille qui s’élabore à travers les adresses. Le phrasé saccadé, la disposition quasiment versifiée du discours à l’attention de sa fille montrent bien la difficulté de dire comme si l’aveu de l’amour paternel qu’il lui porte  était difficile : « Nos sentiments sont classés secret défense ».

On pourrait même séparer le « roman romanesque » du  discours poétique et on aurait deux œuvres autonomes. Ici, les deux parties s’entrecroisent, se fondent pour former un tout unifié. Il y a ce que le narrateur nous raconte et ce que l’énonciateur tend à dire à sa fille. L’importance dans les propos concis, pleins de retenue et de pudeur, ne tient pas tant à ce que le locuteur veut dire mais ce que son propos peut vouloir dire. Nous lisons des messages qui ne nous sont pas adressés mais derrière ces mots, on peut y mettre une infinité de réalités,  d’interprétations. Il y a également tout ce que l'énonciateur ne dit pas mais que sa fille peut, doit, et va comprendre.

L’écriture se veut aussi impressionniste car se profile une biographie (fictive ou non) de la fille et du père à travers des éléments épars. On reconstitue, en tant que lecteur, leur histoire dans sa globalité. Fournier joue avec tous les registres, utilise tous les ressorts de la stylistique et de la littérature : le roman se veut aussi bien récit que discours, roman que poésie. Les « tu », les « elle » qui sont une seule et même personne donnent à voir une vision globale de la fille et de la situation dans laquelle elle se trouve comme le paradoxe des tons utilisés donnent à voir les sarcasmes d’un homme déçu et désœuvré.

 Ce qu'il faut retenir de la patte "Fournier":

- Le style de Fournier est assez baroque avec les jeux sur la phonie des mots et leur signification profonde. 

« Pourquoi depuis que tu es à Dieu, tu es odieuse ? »

- De même, les jeux sur les mots associés à l’humour noir rappellent effectivement les calembours et les sarcasmes et les invectives de Desproges. Fournier utilise un panel d’éléments littéraires et linguistiques qui fait la richesse de ce roman. Il prend la littérature à bras le corps, la tourne sous toutes ses coutures, en extirpe  « la substantifique moelle », utilise une majorité de procédés littéraires. Certains y verront un patchwork littéraire, un fourre-tout, un puzzle, une anarchie sans nom alors ils seront (peut-être) passés à côté de l’essence (de la « quinte essence » comme dirait Rabelais) même du Roman.

Je reste dans la référence à ce très cher François....Au début, Gargantua était considéré comme un « bordel sans nom » avec deux ou trois notions intéressantes. Aujourd’hui, c’est un chef d’œuvre reconnu puisqu’il implique de nombreux genres littéraires, de nombreux procédés, etc. Par conséquent, nous avons peut-être affaire aujourd’hui avec La Servante du seigneur à une œuvre héritière du gigantisme rabelaisien en plus personnel, en plus moderne, en plus court. L’humour noir en plus, la scatologie en moins.