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Je continue mon exploration de la grande question... Pourquoi le nazisme? J'avais posé les prémices du projet ici

La leçon d'allemand de Siegfried Lenz est un roman qui m'a été offert par une collègue... d'allemand pour mon départ. Forcément, ce livre a une valeur sentimentale profonde que je ne peux exprimer qu'en citant un passage de La leçon d'allemand qui reflète bien ce moment de vie où ce livre m'a été offert:

"Dans peu de jours, tu vas quitter notre île. De l'autre côté la vie t'attend. Tu vas nous oublier très vite, j'en suis sûr. Mais nous, ce n'est pas de gaieté de coeur que nous te voyons partir. Non pas que nous ne souhaitions pas ta libération, mais parce que nous t'avons pris en affection. Enfin, c'est la vie. Je dis toujours, pour nous autres dans cette île, c'est la même histoire que pour les professeurs: on se donne du mal pour s'habituer à quelqu'un et, quand enfin on y est arrivé, il faut lui dire adieu."

Forcément cette dernière phrase me parle. Beaucoup. Outre le phénomène extérieur qui me lie à ce livre, c'est un roman exceptionnel. L'histoire est majestueuse et le style d'une incroyable poésie. Un style perlé et délicat, absolument mirifique. Ce roman m'a ravie au plus haut point.

La leçon d'allemand commence par une punition que doit effectuer notre héros Siggi. On sait qu'il est en détention, dans une prison pour adolescents. On n'en sait pas plus. Il doit écrire une rédaction sur un thème large: "les joies du devoir". On lui laisse quelques heures. Il a beaucoup à dire. Il voudrait tout raconter, tout exprimer, mais à force de réfléchir à l'organisation, à ce qu'il faut dire, à ce qu'il ne faut surtout pas taire, il rend copie blanche. Il va être traîné devant des psys pour chercher la raison pour laquelle il n'a rien écrit. Une horde de psys se suivent pour l'analyser, les gardiens le surveillent et épient chacun de ses gestes, chacun de ses mots pour lui tomber dessus. Et puis, il explique... "Donnez-moi du temps, des cahiers et j'obéirai". Tous ceux qui l'entourent acceptent le défi.

Siggi passe alors des heures devant ses cahiers. Et là, les mots lui viennent. Enfin, il raconte. L'écriture est effrénée. Il est comme en transe. L'écriture devient alors automatique. Plus rien n'a alors d'importance que cet aveu, cette confession, cette punition qui n'en est plus une et qui devient alors délivrance. Le roman alterne le présent de Siggi, enfermé et l'histoire de Siggi qu'il raconte au travers de sa punition. Les joies du devoir correspondent pour lui à son enfance auprès de ce père monstrueux, terrifiant qui a dû accomplir son devoir: l'application des lois du Reich. Il va jusqu'à surveiller son ami peintre. Puis, il ira jusqu'à confisquer ses toiles parce que c'est son devoir. Il ira même jusqu'à les brûler parce qu'il le faut. Et les menaces qu'il profère à l'encontre de son ancien ami, sont-elles liées au devoir? Grâce à la rédaction de Siggi, on comprend que les joies du devoir montrent surtout l'application des lois et le plaisir pris à avoir le pouvoir sur un autre, sur une minorité.

"Je ne me demande pas ce qu'on gagne à faire son devoir ni si c'est utile. Où est-ce qu'on irait si on se posait tout le temps la question: et qu'est-ce qu'il y aurait après? on ne peut pas faire son devoir selon l'hulmur du moment ni se demander si c'est prudent ou non, si tu vois ce que je veux dire. [...]
- Il peut être salutaire de ne pas faire son devoir à certains moments, dit le vieux facteur; nombreux sont ceux qui se sont préservés à ce prix.
-Pour moi, ces gens-là n'ont jamais fait leur devoir, dit mon père sèchement."

 

Outre les altercations entre le peintre Max Nansen et Jepsen, la famille Jepsen demeure sous le contrôle paternel. Le père de Siggi agit dans le microcosme familial comme le dictateur: celui qui décide, celui à qui on obéit, celui qui délivre les sentences... même contre ses propres fils. Il préfère dénoncer qu'aider. Malgré la terreur que son père inflige à Siggi, ce dernier n'hésite pas à protéger le peintre, ses peintures. Il défie le père pour sauver ce qu'il y a d'humain en lui. 

Grâce à ce roman double, on voit l'importance de l'art dans une société en pleine destruction. Les artistes, derrière leurs symboles, leurs dessins, leurs illustrations, leurs couleurs, représentent la vérité, donnent une image du monde abstraite mais tellement compréhensible. Et c'est, pour les détracteurs,  cela qu'il faut annihiler: la vérité. Personne ne doit comprendre ni savoir ce qui se passe.

"Il faut savoir que ces peintures ne sont pas absolument invisibles; il y a des repères discrets, des signes, des allusions- des indices si tu veux- qui sont parfaitement visibles; mais l'essentiel, ce qui est réellement important, on ne le voit pas. Ça existe, mais c'est invisible, si tu vois ce que je veux dire. Un jour, je ne sais pas quand, plus tard tout deviendra visible."

 

Les descriptions des toiles sont éminemment sublimes. Toutes les ekphrasis composées par Siegfried Lenz sont d'une rare magnificence. C'est pointilleux, poétique... Tout ce dont je raffole.

Siggi écrit le livre que nous lisons. Et puis arrivent les trois derniers chapitres qui se déroulent après la guerre et où l'on comprend pourquoi Siggi est enfermé. C'est à la fin du livre qu'on lui dit de faire une punition sur les joies du devoir. J'ai aimé cette structure cyclique où la fin éclaire le début et où le préambule fait majestueusement écho à la clausule. 

Ce qui a été déroutant, c'est que l'on sait que l'histoire se passe en Allemagne, pas n'importe laquelle puisque c'est l'Allemagne nazie, et à aucun moment on ne nous parle d'Hitler, de nazisme, de SS. On vit vraiment dans ce microcosme, on a un zoom sur Rugbüll sans jamais avoir une vue élargie sur le monde. Par métaphore et par analogie, on nous offre une vue tellement rapprochée de cette histoire que les éléments nous sont invisibles. Et, il faut juste notre recul de lecteur, saisir le sens derrière chaque mot pour que le visible naisse, que la vérité nous éblouisse à l'image des peintures de Nansen. De même, ce qui est original, c'est que la guerre est éludée, la période 39-45 est passée sous silence. L'ellipse temporelle nous permet de montrer la mise en place du Reich -seul mot lié au régime hitlérien  prononcé- et sa fin. Contrairement à la plupart des romans sur cette période, on a l'avant et l'après mais pas le "pendant". Cela donne un éclairage supplémentaire à toutes les lectures sur le nazisme que j'ai effectuées.

Si Erik larson, dans son documentaire Dans le jardin de la bête, nous donnait une impression globale, à la fois objective et intérieure, ici, on a vraiment tout le contraire: la vie des Allemands sous l'impulsion du Troisième Reich et leur façon d'obéir. La leçon d'allemand du germanique Siegfried Lenz et Dans le jardin de la bête de l'Américain Erik Larson se complètent à la perfection. Ce sont deux récits diamétralement opposés -l'un objectif, adoptant le ton du reportage, l'autre purement fictif, imagé, artistique et poétique- deux points de vue divergents à l'origine qui convergent malgré tout vers une représentation monstrueuse du régime hitlérien.

Je n'ai pas beaucoup lu de romans germanophones; je ne suis pas calée en littérature allemande. Mais je pense que  Siegrfried Lenz vient de m'ouvrir une porte sur cette culture allemande et que La leçon d'allemand m'apparaît comme une fenêtre ouverte sur un nouvel horizon qui m'était encore inconnu et sur lequel je vais m'aventurer avec plaisir.