J'ai découvert Virginia Woolf  à la fac avec son merveilleux roman Les Vagues. Je l'ai lu des dizaines de fois dans deux traductions différentes: celle de Cécile Wajsbrot et celle de Marguerite Yourcenar. J'ai largement préféré celle de M. Yourcenar. L'année suivante, j'ai étudié Mrs Dalloway et là: gros coup de foudre pour ce roman lu, relu et rerererererelu. J'ai donc placé Virginia Woolf comme une de mes romancières favorites. Alors, j'ai enchaîné les achats, les lectures de Virginia Woolf. J'ai été déçue par Les années, peu convaincue par Orlando, pas très emballée par La promenade au phare. Je passe sur Une chambre à soi,  et quelques autres lectures qui m'ont désenchantée car je n'ai jamais retrouvé les pépites des Vagues et de Mrs Dalloway. Ce qui est paradoxal, c'est  que je place toujours V. Woolf parmi mes romancières préférées... La complexité de mon cerveau.

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J'ai donc acheté La fascination de l'étang qui est un recueil de nouvelles. J'ai été déçue durant la première partie du recueil et à un moment: ALLÉLUIA!!! A partir de la nouvelle "Une société", j'ai retrouvé tout ce que j'aimais chez Virginia Woolf. Je m'aperçois, à rebours, que je n'aime pas la narration de Virginia Woolf, j'aime ses descriptions. Quand elle raconte une histoire, je trouve cela raté. Quand elle réalise quelque chose de plus "conceptuel", de plus "technique", de plus "contemplatif", je l'adore. J'aime quand il ne se passe rien, sur le plan de l'intrigue, chez Virginia Woolf. J'adore seulement son style, son regard posé sur les éléments qui l'entourent, qu'ils soient sociétaux, naturels, littéraires... Tout le côté moderniste en somme, l'aspect "Colettien". D'ailleurs, elle fait dire à l'un de ses personnages dans la nouvelle "Mémoires de romancière":

"Elle s'entendait à remplir des pages entières de "montagnes qui semblaient remparts de nuages, n'eût été les profonds ravins bleus qui fendaient leurs flancs et les cascades qui bondissaient, éclats de diamants, tantôt dorées tantôt violettes selon qu'elles entraient dans l'ombre des pinèdes ou naissaient au soleil pour se perdre en myriade de ruisseaux parmi les pâturages maillés de fleurs de la vallée" [...]"

Toutes ces descriptions bucoliques me rappellent la poésie chère à mon coeur d'un poète tout aussi cher à mon palpitant, Jaccottet. Je n'identifie pas vraiment ce qui me touche mais la description des éléments, des couleurs, l'aspect pictural et vraiment moderniste de cette écriture me plaisent.

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J'aime aussi beaucoup l'engagement de Virginia Woolf pour la cause des femmes. Féministe mais pas chienne de garde. Elle tente de faire évoluer les mentalités, de montrer que la femme n'est pas que la moitié (le tiers ou le quart) d'un homme. Même si elle incrimine la pensée machiste et cette masculinité hyper puissante, elle pointe aussi du doigt les femmes qui acceptent d'être considérées comme inférieures et qui se cantonnent aux carcans: la femme coincée entre sa cuisine et sa salle de bains. Elle doit s'occuper fidèlement, sans broncher, de façon tout à fait serviable, de son mari. Elle doit être aussi belle, attirante. Elle n'a pas besoin de réfléchir puisque monsieur est là pour penser à sa place. Elle tente à son échelle de montrer aux femmes qu'on peut être femme ET capable de réfléchir, de lire des livres et de les comprendre. A un moment, elle parle de la littérature "féminine" qui minimise un peu cette faculté de réfléchir. Quand on écrit pour les femmes, on écrit à un public sous-cultivé. Un mot d'ordre: simplicité. Quand on écrit pour une gonzesse, il faut faire épuré, simple, parler d'amour, de prince charmant, bla bla bla... Petit saut dans le temps, un siècle plus tard:  2017... Virginia Woolf serait horrifiée de voir qu'une grande part des lectrices contemporaines se rue sur les cinquante nuances de Grey, se repaît de Calendar girl, se galvanise d'histoires à l'eau-de-rose. Nous n'avons pas tant évolué que ça... Est-ce vraiment de la faute des hommes?

"C'est notre faute, tout ça. Nous savons toutes lire, mais Poll est la seule qui ait pris la peine de le faire. Moi, par exemple, j'ai toujours tenu pour acquis qu'une femme avait le devoir de porter des enfants. [...] Nous avons traversé les siècles avec la conviction que les hommes étaient également industrieux et que leurs oeuvres étaient d'égale mérite. Nous accouchions d'enfants, eux accouchaient de livres et de tableaux. Nous, nous plions le monde, eux le civilisaient. Mais, maintenant que nous savons lire, qu'est-ce qui nous empêchera de juger sur pièces."

Ce que j'aime aussi chez Virginia Woolf, c'est la relation qu'elle tisse entre la fiction et la réalité. Et, cette double thématique m'obsède depuis des années. L'écriture, la création d'un monde, les effets de miroir sont mes lubies littéraires. J'adore décortiquer tous les liens qui connectent ce qui est à ce qui est reflété. Je suis très friande des arts qui, justement, laissent poreuse la frontière entre le monde et sa représentation, comme l'ont fait par exemple Calvino, Pirandello, Aragon, Schmitt...(merde il n'y a pas de femme(s) et) ... heu.. pfff bah et... Virginia Woolf!)

"N'oubliez pas que la fiction est le miroir de la vie."

Enfin, j'ai retrouvé le personnage woolfien très marquant: Mrs Dalloway. J'ignore effectivement si V.Woolf a écrit Mrs Dalloway en prenant appui sur la nouvelle "Mrs Dalloway dans Bond street" ou si elle a voulu faire la réécriture de son propre roman de façon synthétique. On peut toujours comparer les dates mais on sait tous qu'écriture et publication sont deux choses différentes. On retrouve cette même phrase, ou plutôt cette "quasi-même formule": "

Mrs dalloway a déclaré qu'elle achèterait les gants elle-même" (Dans la fascination de l'étang)
"Mrs Dalloway dit qu'elle s'occuperait d'acheter  les fleurs elle-même". (Mrs Dalloway)

On repère également les mêmes éléments: l'accident dans la rue, le temps qui passe, le monologue intérieur. C'est étrange mais j'ai lu Mrs Dalloway il y a 12 ans et le souvenir est intact. Pour unir le roman de Virginia Woolf, la nouvelle de cette dernière et le film reliant le personnage, la lectrice et la romancière, je vais clôturer cet article avec la bande-annonce de The Hours...

The Hours ( 2002 - bande annonce VF )

Je reste malgré tout mitigée par la lecture de La fascination de l'étang car le début m'a laissée pantoise, le centre m'a délectée et les derniers textes ont refait tomber mon ravissement comme un soufflé... Je persiste malgré tout à penser que Virginia Woolf est une de mes romancières préférées. Rien n'y fait. Rien n'y changera.

lpbChallenge Le petit bac: Lieu: la fascination de l'ETANG/ Ligne 4