J'ai vraiment l'impression de faire beaucoup de lectures croisées en ce moment. Et pourtant mon choix de livres est assez aléatoire. Ou plutôt pragmatique, le premier de la pile à lire. Parallèlement au recueil de nouvelles de Virginia Woolf La fascination de l'étang, j'ai lu un recueil de nouvelles de Colette, Le voyage égoïste. Tout ce que j'ai aimé chez Virginia Woolf, je l'ai retrouvé chez Colette: les descriptions bucoliques, esthétiques, poétiques, psychédéliques, le style très "prémoderniste" de Colette et le vrai modernisme de Virginia Woolf. En revanche, si certains textes de la Britannique m'ont parfois déçue, ceux de notre frenchie m'ont touours ravie. Je place Colette tout en haut de mon panthéon littéraire, à côté d'Aragon, de Modiano, de Calvino et de ces autres auteurs si chers à mon petit coeur de blondinette littéraire.

Le voyage égoïste est un vrai voyage littéraire. Colette nous emmène, nous balade dans son monde, dans les années 20. Malgré la distance temporelle, la vision que Colette porte sur l'Homme (et l'homme) et l'âme humaine reste atemporelle et absolument moderne, contemporaine. On a l'impression que rien n'a vraiment changé même si le monde a connu de vraies mutations. A moins que ce ne soit moi l'inadaptée au XXI°. Et si, finalement tout avait changé. Et si, c'était moi qui m'étais cramponnée à ce passé non vécu, à cette époque qui est véritablement ma préhistoire, à ces années qui me paraissent un âge d'or. Peut-être que c'est moi qui, à force de fantasmer ce monde, de m'imprégner de cette époque, ai l'impression que c'est la mienne et que rien n'a changé. L'écriture de Colette me touche, son style m'enivre, ses théories me parlent... Notamment l'androgynie mentale. Bref...J'aurais peut-être dû intituler cet article Le voyage narcissique...

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Le voyage égoïste regroupe une dizaine de nouvelles ou de textes courts (pas forcément composés d'intrigues) qui offrent un joli panorama des années 20, de magnifiques tableaux de la société de l'époque et toujours la dualité homme/femme qui n'est pas aussi antagoniste et binaire que cela. L'androgynie mentale, encore et toujours!

Quand Colette parle d'amour, ce n'est pas mièvre, ce n'est pas de la guimauve; il y a quelque chose de plus ambigu, de plus complexe, de plus pointu. J'ai souvent fait le lien entre Colette et Elodie Frégé qui font partie, pour moi, de la même famille artistique: celle du cynisme glamour ou du glamour cynique. 

"Je t'appelle - parce que je sais que tu ne viendras pas. Sous mes paupières fermées, je joue avec ton image, j'adoucis la couleur de ton regard, le son de ta voix, je taille à mon gré ta chevelure, et j'affine ta bouche, et je t'invente subtil, enjoué, indulgent et tendre- je te change, je te corrige... Je te change... Peu à peu, et tout entier et , jusqu'au nom que tu portes... Et puis je m'en vais, furtive, honteuse, légère, comme si, entrée avec toi sous l'ombre de l'arbre, j'en sortais avec un inconnu..."

Elodie Frégé - Comment T'Appelles-Tu Ce Matin ?

 Colette nous fait aussi voyager à travers les quatre saisons avec des textes thématiques, des récits ancrés dans une certaine temporalité où le style se fond dans des histoires hivernales, printannières, estivales ou automnales. Colette joue sur les couleurs, les sensations, les atmosphères poétiques intimement liées à ces quatre saisons. C'est saisisant, c'est magique, c'est majestueux. 

cdmIl y a aussi un regard acerbe porté sur la féminité et notamment la superficialité qui nous nimbe des pieds à la tête. Comme chez Virginia Woolf, Colette veut faire la peau aux stéréotypes qui enchaînent la femme. On a le sentiment que l'apparence des femmes dans les années 20 est aussi importante que dans les années 2017: il faut être ainsi, plus comme cela, moins comme cela; enlève ce qui dépasse, tatoue-toi des sourcils, gonfle tes lèvres, et ta poitrine aussi, cache ces rides que je ne saurais voir, non retire-les, tire ton front, étire ton cou, mets tes talons, mets des décolletés plongeants et surtout enlève tes sous-vêtements, montre tout, montre toi. Maigris, affine-toi, maigris, maigris, maigris bordel de merde (je fais la maline mais je ne sors jamais sans avoir fait mes sourcils, je porte des talons pour me donner un semblant de grandeur, pour allonger mes jambes et j'ai une obsession parmi tant d'autres: mincir à tout prix ou du moins ne pas grossir sous risque de sombrer dans un désespoir sans nom...). Fascine, excite, minaude ... Ne réfléchis pas, surtout. Ne pense qu'à une chose: ton apparence! Cent ans plus tard, nous n'avons pas enterré le fléau, nous l'avons exacerbé. Colette, à son époque, pointe du doigt cette surenchère de l'apparence physique qui nous semble malgré tout un moindre mal lorsque l'on regarde les choses de haut et de loin... Si elle était encore là, elle ne serait pas déçue du voyage... Voyage vers l'égocentrisme et l'égotisme  du XXI°.

"Décidée à raccourcir encore les jupes, à mener la femme vers le "sept ans", la mode hésite, n'ose pas risquer, du moins à la ville, la culottte asiatique, unique refuge pourtant de la pudeur et de l'hygiène. Je devrais ajouter: du bon sens, puisqu'elle obligerait à quelque dissimulation telle dondon, rare exemplaire vivant du genre boulotte disparu, telle sylphide montée sur tringles, sous la maille nacrée d'un "44 fin", cinquante centimètres de jambes propres à offenser le Bon Dieu - et même sa créature."

J'aime , j'adore, je suis fascinée par Colette. Encore un chef d'oeuvre à placer dans ma Colletothèque.

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lpb

Challenge Le petit Bac: Sports et loisirs: Le VOYAGE égoïste. Ligne 3