Il y a quelques années, à sa sortie, j'avais eu très envie d'acheter le roman Kinderzimmer de Valentine Goby. Comme j'étais déjà dans un lecturothon thématique, "le nazisme et l'écriture des camps", j'avais décidé de faire une petite pause pour reposer mon cerveau. Depuis 4 ans, j'ai enchaîné les lectures de romans sur l'univers concentrationnaire sans jamais retomber sur Kinderzimmer. Et, lors de ma dernière escale à Bécherel, quand mon regard s'est posé sur cette couverture épurée: un landau vide dans  un terrain vague, j'ai pris Kinderzimmer

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"Pouvoir te nommer c'était une joie violente, plus encore que celle de voir ton visage, plus que celle d'être une mère. Nommer quelque chose qui n'appartient pas au camp. Prononcer, décider James, le temps de dire James prendre mon corps à mon cou et franchir les hauts murs."

C'est un livre douloureux qui m'a donné une vision différente de tout ce que j'avais lu jusqu'alors: le camp de concentration vu par une femme enceinte. On ne parle que trop peu des femmes enceintes dans ces camps. On n'en parle pas parce qu'on les a fait disparaître aussi facilement que rapidement. Pourtant, Valentine Goby nous ouvre les portes de la Kinderzimmer, une sorte de "maternité-couveuse" made in Ravensbrück. Même si ce lieu est une horreur sans nom car les nourrissons ne sont pas considérés comme des êtres à protéger mais bien comme des choses dont il faudra à un moment donné se débarrasser ou du moins faire en sorte que ce soit la nature qui sélectionne... Pourtant, cette Kinderzimmer demeure le seul espoir pour les détenues. C'est grâce aux nourrissons qu'elles se donnent une raison de vivre, de survivre. La Kinderzimmer est la lueur d'espoir, la sauvegarde de leur humanité.

"Il n'y a pas un bébé dans ce camp, pas une mère parce que mettre du monde c'est mettre à mort. Alors se détacher de l'enfant. Tout de suite. L'ignorer désormais comme tout ce qu'on ignore au fond des corps [...]"

 

On ne découvre pas la Kinderzimmer tout de suite, il faut attendre que notre protagoniste, Mila, accouche pour entrer dans ce lieu. Avant, on nous parle surtout de la lutte pour la survie dans cet univers glauque, déshumanisé. On voit les humiliations, les violences. On voit la mort en face. En tant que lecteur, on sait ce qui se passe, ce qui existe. En revanche, notre protagoniste ignore tout de ce nouveau monde immonde. C'est sur ce point que Valentine Goby insiste: les détenues partent d'un endroit à un autre. Elles vont droit vers l'inconnu. Elles arrivent dans un camp où on leur donne des ordres qu'elles ne comprennent pas et qui sont d'une ineptie totale. Elles ne comprennent pas tout de suite qu'on cherche à les exterminer. C'est l'expérience du camp qui va leur dévoiler peu à peu l'horreur humaine. Lorsque nous lisons, nous avons le recul, la connaissance de cette période. Valentine Goby nous incite à nous replacer dans le contexte et nous invite à repenser le camp sous l'angle de l'inconnu effroyable, du mystère inquiétant. Les détenues découvrent à la quasi libération du camp que Ravensbrück est équipé de chambres à gaz. Au début, elles n'osent pas supposer, à la fin, elles en sont intimement convaincues.

J'ai pas mal lu sur l'univers des camps, et à chaque fois que j'arrive, dans ma lecture, au moment où les camps sont quasi libérés, je fais l'erreur d'être soulagée... En réalité, c'est au moment où les nazis, les SS, sont menacés que les exterminations accélèrent. Le but: rien ne doit subsister. Personne ne doit savoir ce qui s'est vraiment passé. Il faut effacer les preuves pour ne pas montrer que l'on a sombré dans l'immondice et l'inhumanité. Cacher le fait que nous avons été des monstres. J'ai beau lire, relire, m'informer sur ce sujet, je reste toujours effarée par cette grande machination.

"[...] si les Américains ou les Russes arrivent demain le camp doit être nickel, on sauve sa peau comme on peut. Enlever la merde. Faire un camp net, respectable, forcer l'ennemi à te regarder dans ce miroir poli."

Le roman de Valentine Goby a un vrai point fort: elle ne mise pas que sur l'horreur. Elle nous donne parfois quelques bouffées d'air, des moments de trêve entre deux monstruosités, que ce soit par le relais d'espoir, les relents d'espérance qui animent les détenues; qu'il s'agisse de l'entraide, de la solidarité que l'on trouve avant de sombrer dans l'individualisme et du chacun pour sa peau. Ce qu'il y a de pertinent et d'inteligent dans sa façon d'aborder le thème et de raconter l'histoire, c'est de faire l'analogie permanente entre le monde ordinaire et l'univers du camp. Comme je l'avais lu dans Si c'est un homme de Primo Levi, le camp apparaît comme une société à part entière. Le camp, c'est la vie, c'est la mort, c'est un microcosme de notre société avec des êtres humains et des hommes inhumains. La seule chose qui diffère est la liberté. Liberté d'être. Liberté de vivre.

"Etre vivant [...] c'est se lever, se nourrir, se laver, laver sa gamelle, c'est faire les gestes qui préservent, et puis pleurer l'absence, la coudre à sa propre existence. Me parle pas de boulangerie, de robe, de baisers, de musique! Vivre c'est ne pas devancer la mort, à Ravensbrück comme ailleurs. Ne pas mourir avant la mort, se tenir debout dans l'intervalle mince entre le jour et la nuit, et personne ne sait quand elle viendra. Le travail d'humain est le même partout, à Paris, à Cracovie, à Tombouctou, depuis la nuit des temps, et jusqu'à Ravensbrück. Il n'y a pas de différence."

Et après? Une fois que la libération et la liberté reprennent leurs droits, que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'on fait ensuite? On a désappris à vivre, on a oublié d'être en arrivant dans le camp. Une fois dehors, il faut se réapproprier le monde, la vraie vie, la vie normale, réapprendre les gestes du quotidien. A leur libération, on a l'impression que les anciennes détenues sont inaptes à vivre librement, à reprendre une place dans le monde comme si, paradoxalement, elles n'étaient faites que pour le camp, que pour obéir.

"Être libre. Libre de quoi. Quand tu ouvres à la mésange la porte de sa cage, est-ce qu'elle déploie ses ailes tout de suite? Où va-t-elle une fois dehors? L'espace reste un vertige."

Et ensuite? Une fois le retour chez soi. Comment dire l'indicible? Que raconter? Qui me croira? Ce sont toutes les questions d'après-camp qui surviennent. Comment vivre avec et après ça? 

"Elle emploiera la langue apprise là-bas et qu'ils ignorent, exactement comme elle l'ignorait à son arrivée au camp. Elle dira Block, Blockhowa, elle dira Appell, Kommando, Kinderzimmer. Ils fronceront les sourcils, n'oseront pas l'interrompre, ce seront seulement des sons agglomérés, des phonèmes purs qui sortent de sa bouche et qui ne veulent rien dire. Évidemment, ils n'auront pas d'images pour ces mots. Elle se souviendra qu'à Ravensbrück les images sont venues lentement, douloureusement, donner du sens à la langue du camp. Qu'il a fallu nommer ces choses qui avant n'existaient pas: Stück, Strafblock."

Je n'ai pas lu ce roman très très vite. Parfois, l'horreur était tellement insoutenable que je fermais le livre avant de le reprendre. Le pire n'est pas tant de lire l'immondice que de se dire qu'elle a vraiment existé. 

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Ce livre me permet de valider une nouvelle participation au challenge de Philippe, Lire sous la contrainte

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