DUMAS_UNE_AMAZONEAlexandre Dumas n'est pas un auteur très présent dans ma bibliothèque. Le premier roman de Dumas que j'ai lu était Pauline. Un roman gothique, noir, que j'avais étudié avec mes tout premiers quatrièmes il y a... 6 ans déjà. J'avais adoré! Les élèves aussi d'ailleurs. Et puis le temps a passé et l'ami Alexandre s'est volatilisé de ma mémoire. Cette année, dans mon casier, j'ai trouvé (et c'est là l'avantage d'être prof de français) deux nouvelles de Dumas: Une amazone et Marie.

 

Ce très cher Alexandre me permet alors de valider le challenge  de Philippe (trilogie de l'été... je n'aurai plus qu'à choisir un autre Dumas pour compléter ce défi)

 trilogies Dumas: 1)

Dans la mythologie, les Amazones sont les filles de la nymphe Harmonie et du dieu de la guerre, Arès. Ce sont des femmes guerrières qui luttent contre leurs pires ennemis...les hommes. On les représente souvent une épaule et la poitrine découvertes. On dit même que pour être plus efficaces dans le tir à l'arc, elle se coupait un sein. On voit bien ici tout le symbole féminin annihilé pour pouvoir lutter à armes égales contre ces vauriens masculins. Au fil du temps l'amazone devient celle qui monte à cheval en mettant les jambes d'un même côté. Et l'amazone c'est aussi...

STOP! C'est un blog littéraire pas un kama-sutra dématérialisé...

AMAZONEDumas reprend le personnage de l'amazone à travers le personnage féminin de sa nouvelle. Dumas présente d'abord le personnage masculin, Edouard, un jeune homme romantique, sentimental qui s'éprend lors d'une soirée costumée à l'Opéra d'une jeune femme mystérieuse. Elle lui envoie des mots par messager, lui tend des pièges amoureux des plus subtils. Il tombe dans ses filets. Malgré l'apparence très féminine, très sexy, très glamour de la jeune femme, il va découvrir qu'elle s'adonne à des activités plutôt masculines: elle manie l'épée, elle joue à ce qui correspondrait aujourd'hui au poker, elle a une vision de l'amour très libérée. Bref, elle pense comme un homme. 

"[...] Je vous ai dit n'être pas une femme comme les autres. Je vous aime comme amant mais je vous haïrais comme mari. La seule idée que quelqu'un aurait reçu d'un pouvoir plus fort que le mien, le droit de m'empêcher d'être libre, serait un tourment sans fin pour moi."

Dumas fait un portrait flatteur de la femme.  Clairement, en tant que "non-princesse" au coeur dur et masculin, en lisant cette nouvelle, j'ai été conquise. On a une vision hyper-moderne de la femme. Dumas présente aussi deux jeunes femmes: la douce et bienveillante Marie et la sulfureuse et dangereuse Herminie. En gros, toutes les femmes peuvent se retrouver dans cette histoire.

Le style Dumas... est très limpide. On a souvent peur des Classiques car on pense souvent que c'est lourd, indigeste. L'écriture est moderne. On pourrait croire que cette nouvelle a été écrite au XX° siècle (hormis les détails liés à l'époque: les bals masqués, les jeux, certains mots de vocabulaire). Dumas fait de sa nouvelle Une amazone un texte atemporel car il puise son inspiration dans la mythologie pour parler de quelques énergumènes féminins de son époque; et cette image de la femme nous parle à nous, lecteurs contemporains. Peut-être plus largement, la mentalité féminine est elle-même atemporelle: dans toutes les sociétés de tous les temps on trouvera des "Marie" et des amazones, avec un dosage différent selon les époques. Au XIX°, le personnage de Marie représente surtout la femme telle qu'elle est alors que l'Amazone représente le pourcentage infime de la population féminine: la rebelle, celle qui ose, celle qu'on aimerait être. Rappelons quand même qu'au XIX°, la femme n'est rien: d'abord sous l'emprise du père puis celle du mari. Elle n'a aucune place dans la vie politique. Elle n'est qu'un ventre à enfanter, qu'une ménagère... Aujourd'hui, il y a forcément encore des "Marie" et toujours des "Amazones". Au lieu de les différencier de façon extérieure, les deux vivent en nous; et ce qui nous différencie c'est justement le dosage de l'une par rapport à l'autre. 

WW

"Moi, je n'ai jamais aimé, je ne sais pas combien de temps on aime, et du jour où je ne vous aimerai plus comme aujourd'hui, j'entends que nous redevenions libres tous les deux."

Enfin, l'avant-propos de Dumas est d'une incroyable justesse. Alexandre Dumas évoque le lien entre réalité et fiction, le vraisemblable et réel, la frontière ténue entre ces deux mondes si bien que parfois on ne sait plus où commence l'un et où s'arrête l'autre.

"Un des plus grands malheurs de la vérité, c'est d'être invraisemblable. C'est pour cela qu'on la cache aux rois avec la flatterie, et aux lecteurs avec le roman, qui n'est pas, comme quelques-uns le croient, une exagération du possible mais un faible pastiche du réel. Un jour quand nous serons fatigué d'être romancier, nous nous ferons peut-être historien, et nous raconterons certaines aventures contemporaines et authentiques qui seront  vraies et que personne ne voudra y croire. [...]"

Visionnaire le père Dumas...en effet, certaines périodes et certains faits historiques ont bien prouvé que des machinations orchestrées ont dépassé la fiction. C'est d'ailleurs ce que l'on ressent lorsqu'on lit Dans le jardin de la bête d'Erik Larson qui évoque la grande machination hitlérienne. Si l'on ne connaissait pas l'Histoire, on pourrait croire dur comme fer qu'il s'agit en fait d'un thriller purement fictif.