J'ai découvert Ismaïl Kadaré grâce à Avril Brisé qui est un roman exceptionnel sur la vendetta Albanaise. Dès lors, j'ai enchaîné de nombreuses lectures de Kadaré qui m'ont ravie. Le problème avec les romans de Kadaré, c'est qu'ils nécessitent une certaine culture, des connaissances sur l'histoire de l'Albanie. Grâce aux Tambours de la pluie et au Général de l'armée morte, j'avais saisi quelques informations qui m'ont permis de comprendre certains romans. J'ai lu L'année noire et j'ai bien vu que mes connaissances étaient limitées. On ne comprend pas tout si on n'a pas quelques informations sur le sujet. J'ai peiné au début puis j'ai essayé de glaner quelques infos par-ci par-là. Forcément, la lecture ne peut être d'une fluidité déconcertante. Comme j'aime Kadaré, j'ai persisté mais si mon adoration pour ce romancier n'avait pas été telle, je pense que j'aurais abandonné. 

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Le roman très court L'année noire se déroule en 1913... en Albanie (logique!). On revient donc sur les prémices de la restructuration de l'état Albanais (qui se verra bouleversé un an plus tard...) Pardon d'avance aux historiens, aux profs d'histoire car je vais faire des raccourcis simplistes... En gros, l'Albanie n'a jamais été un vrai état indépendant: annexée par certains, reprise par d'autres puis tronquée par des voisins ennemis, rabotée par d'autres frontaliers belliqueux. Les Albanais ont beau se révolter, ils se trouvent toujours (ou presque) laminés. Quand soudain, alléluia, en 1912, l'Albanie est indépendante...mais elle a pour ordre de ne pas embêter ses voisins tant que les frontières ne sont pas clairement entérinées. Petite Albanie, contente-toi de ce que tu as. Si on te met une claque, tends l'autre joue. Tu es indépendante, c'est déjà ça. Tu es indépendante sous tutelle mais indépendante quand même... Laisse-nous, grandes puissances, nous occuper de ton sort mais tiens-toi sage et docile. Tu es indépendante mais fragile chère Albanie, alors tes "petits-amis" Serbes vont un peu en profiter pour venir squatter et te faire du mal. Mais, tu le sais, tu n'as pas le droit de riposter. Du coup, ça donne des idées aux autres. Donc l'année suivante, la patrie de Nikos Aliagas vient aussi empiéter sur tes terres. On te l'a assez asséné: tu la boucles, tu laisses faire. Souviens-toi, tu es indépendante mais tes frontières sont poreuses et non définies par les Grandes puissances. Le Monténegro veut aussi sa part du gâteau albanais, alors tu es encore grignotée ici et là... Mais chut. Quand on est indépendant, libre et surtout à la merci d'une décision des grandes Puissances qui ne vient pas, on ne bouge pas le petit doigt. Ah si... Ça y est.. on me dit que par ce bel été 1913, on délimite tes frontières. 

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Dans L'année noire, on se situe dans cette période un peu floue: l'Albanais ne sait plus s'il est chez lui, chez les Grecs ou chez les Serbes. Au lieu d'avoir une histoire bien lourde, historico-historique, les personnages Albanais  de Kadaré demeurent légers (ou presque) au début, en tout cas. Grosso modo, on a quatre poivrots compagnons de bistrot qui décident de participer à cette guerre des Balkans pour conquérir leur pays, la Grande Albanie. Ils veulent faire la guerre, ils veulent participer à cette grande mission. Ils se sont décidés à partir à l'assaut en voyant une comète qu'ils ont interprété comme un signe, un signal. Le problème c'est qu'ils veulent mener un combat mais ils ne savent pas où aller puisqu'ils ne savent pas où commence l'Albanie ni où sont ses frontières... Pourquoi? Je vous le donne en mille... Parce que les Grandes Puissances ne se sont toujours pas penchées sur la question...

"Avant même de voir le jour, l'Etat Albanais était devenu un fouillis inextricable. On ne savait même pas si l'Etat existait ou non. [...] Ici, c'est l'Albanie, disait l'un en frappant le sol du pied. Non, ce n'est pas l'Albanie, mais la Grèce! rétorquait l'autre en tapant du pied à son tour. Ce n'est ni l'Allbanie ni la Grèce, mais la Serbie, qu'elle soit bénie! intervenait un troisième, et lui aussi tapait du pied."

Si cette guerre des Balkans nous apparaît un peu confuse, on remarque aussi la confusion du peuple de l'époque qui cherche à tout prix à avoir une vraie identité nationale, une véritable existence aux yeux du reste du monde. La seule façon qu'ils ont eue de comprendre où ils en étaient dans leur construction était d'identifier les amis et les ennemis. Le problème, c'est qu'une fois encore les frontières se brouillent.

"Il comprenait que l'armée Serbe était hostile à l'armée nationale albanaise du prince de Wied, c'est-à-dire la Hollandaise, mais il ne parvenait pas à comprendre pourquoi les Serbes, étant les ennemis des Turcs, n'en étaient pas moins les alliés des Essadistes, qui voulaient pourtant le retour de l'Albanie à la Turquie. Il ne comprenait pas non plus le comportement des Français, qui, étant une des Grandes Puissances, ne soutenaient pas, à la différence des Autrichiens, le prince que lesdites Grandes Puissances avaient de concert porté sur le trône, mais prenaient fait et cause pour ses ennemis. Et l'attitude des Grecs, des Italiens, des Bannerets du Nord, lui semblait encore moins explicable."

Les moments d'attitude guerrière sont allégés par les instants de beuverie, les chants Albanais à la conquête de leurs territoires. On a également des monologues intérieurs qui montrent l'embrouillamini de cette guerre nébuleuse. Outre la multiplicité des armées dites étrangères sur le sol Albanais mal défini (troupes autrichiennes, françaises, monténégrines,serbes, musulmanes), nous avons bien sûr les troupes albanaises encadrées par des officiers Hollandais. Pour compliquer le tout, on a aussi des différends entre certains "mouvements" albanais: les Mokrois (des nationalistes pour une Albanie Albanaise) et des Essadistes (en faveur d'une Albanie Turque). Une bonne petite guerre kaléidoscopique que le roman représente bien avec l'insertion d'éléments épars. La lecture n'est pas simple. Ça tombe bien, le contexte ne l'est pas non plus.

Dans cette structure labyrinthique, on retrouve aussi la réflexion dans les miroirs entre les militaires qui font la guerre et la vie des civils au quotidien. Tout se reflète, tout se diffracte, tout est complexe.  L'année noire montre bien toute cette année de fin 1912 à la fin 1913 où l'Albanie s'est vue multiplement occupée, mutilée de tous côtés jusqu'à ce que son sort soit fixé. On lui donne enfin une légitimité. L'Albanie existe quelque part. Les Grandes Puissances l'ont enfin décidé. Tout est bien qui finit bien... Non? Bah pourquoi? Parce qu'en fait, une fois que les frontières ont été établies, les Grandes Puissances se sont acquitté de leur tâche et ne se sont pas occupées de savoir si l'Albanie restait un état composite composé de différents mouvements, de gouvernements divers, d'admnistrations variées. En théorie, c'est réglé, dans la pratique... toujours pas... Petite guerre territoriale qui évolue en conflits religieux, de croyances. Les grandes puissances ont fait leur travail; maintenant si les Albanais ne mettent pas du leur, c'est leur problème. Le reste du monde ferme les yeux sur les conflits, les massacres qui sévissent dans ce pays dont on ne sait même pas, en Occident, où il se situe. Merde, ils sont indépendants, ils ont des frontières, qu'est-ce qu'ils veulent ces Albanais encore? La liberté de vivre sans se faire buter à droite, à gauche. Pouvoir être chez soi sans être sous la menace d'un Grec, d'un Serbe, d'un Turc, d'un illuminé catholique, d'un gourou vaudou, d'un musulman extrémiste, d'un prophète suprême...

""Et les frontières? leur demandaient-ils, combien en a-t-on entamé, et combien en est-il resté?" Mais les autres n'étaient pas en mesure de leur répondre. La neige avait tout recouvert et l'on ne distinguait plus où se terminait un Etat et où commençait l'autre. Peut-être la désastre apparaîtrait-il lorsqu'elle fondrait?"

Le roman se clôt sur une note pessimiste, aussi sombre que la nuit. Et l'année 1913 ne s'avère que les prémices d'une brimade qui continuera encore longtemps...longtemps. Longtemps. La première guerre mondiale, la deuxième (sous la botte fasciste puis sous le régime nazi) jusqu'aux années 80/90 et le retour des conflits balkaniques.

Je conseille vivement la lecture des romans de Kadaré pour montrer que l'Albanie a une histoire monumentale, que l'Albanie s'est construite sur des ruines, des guerres, des massacres. Et aujourd'hui? On présente l'Albanie comme magnifique station balnéaire pour touristes...Jolie vitrine littorale. Une belle glace sans tain. On ne voit que le reflet de la richesse occidentale qui se mire dans le luxe apparent, pas ce qu'il y a derrière.

Il faut lire L'Année noire car cet article est beaucoup trop simpliste. Il est grossier, peut-être superficiel, avec des raccourcis, sans modération et peut-être trop "partisan"? Subsistent peut-être des erreurs malgré mes recherches et mes lectures croisées sur ce sujet épineux et difficile...

Ce roman de Kadaré valide deux challenges:

Celui de Philippe: la trilogie de l'été (1/3)

trilogies

Celui d'Enna, le petit bac. Couleur: L'année NOIRE (ligne 2)

lpb