"Je l'aimerai toujours et, à rebours, je me détesterai toujours autant. Comprenne qui pourra. Tu sais, mon petit, on ne devrait jamais couper le cordon... le trait d'union, si tu préfères, ce fil d'Ariane qui nous lie à notre jeunesse. Le seul impossible qui aura jamais compté: la traversée des apparences...."

aragon

Par principe, quand je vois le nom "Aragon", j'achète.  J'ai réalisé deux mémoires sur lui donc ça laisse quelques traces. J'ai une profonde affection pour cet auteur, même si je préfère largement le poète au romancier. Quand on lit un roman d'Aragon, il faut de la concentration. On ne lit pas un roman d'Aragon pour se divertir. C'est toujours conceptuel, pointu. Je n'aime pas trop dire cela mais on a l'impression qu'Aragon écrit des romans sur lui et surtout pour lui. C'est une généralité bien sûr et tous ne sont pas ainsi. L'Aragon poète? Il me fait fondre, il me plaît, me ravit. L'Aragon humain? Il me fascine. J'aime son caractère rebelle, son attitude un peu revêche, son esprit provocateur. Cet homme n'aime pas les limites. Cet homme est complexe: une identité trouble (père inconnu, sa mère s'est fait passer pour sa soeur et il a été élevé par sa grand-mère qu'il croyait être sa mère...), une sexualité débridée et pas toujours bien définie (hommes, femmes), un Résistant communiste en lutte contre tous les extrémistes... qui n'a pas toujours eu un regard lucide sur le communisme Russe. Quand on lit des livres sur Aragon et des livres sur Elsa, on a toujours deux points de vue contradictoires: les partisans d'Aragon disent que mon Louis préféré s'est laissé embobiner par la machiavélique Elsa. Elle lui faisait signer des clauses de confidentialité quand ils allaient en URSS; aucune info ne devait sortir du pays. Quand on lit des livres sur Elsa Triolet, on nous dit que la pauvre Elsa s'est oubliée pour laisser briller un Louis narcissique, égocentrique...

Chacun son camp. Quand j'entends dire ou quand je lis des articles disant que Louis Aragon s'est acoquiné avec le régime de Staline, je ferme les yeux. Aragon n'était pas pour Staline, il s'est juste perdu dans un idéal de résistance au capitalisme, dans un idéal de rejet du monde pourri dans lequel il vivait. Il s'est jeté à corps perdu dans cette cause, accompagné de sa Russe qui l'a largement influencé... Il s'est souvent justifié à ce propos: Aragon n'était pas stalinien; seulement communiste. 

Dans son roman biographique, Gérard Guégan revient sur l'amitié, la camaraderie et la passion entre Aragon et Etienne Mahé. Histoire réelle, en partie réelle, imaginée, fantasmée? Mystère. L'histoire personnelle d'Aragon n'est pas simple puisqu'il est en couple avec Elsa. Socialement, politiquement, éthiquement, l'histoire est compliquée: l'homosexualité est une aberration, une interdiction, suscite un profond dégoût (notamment chez André Breton). On voit une fois encore Louis Aragon franchir les limites, en montrant à la face du monde qu'on peut aimer autrement. L'atttitude de Résistance... encore et toujours. L'histoire entre les deux hommes est magnifique et sublimée par la narration de Guégan.

"La vraie question, ce n'est pas de savoir si c'est un coup de foudre, la vraie question, c'est de se demander s'il y aura un lendemain. J'ai envie de te répondre que oui, tu le sais, nous sommes des clandestins et nous sommes condamnés à le rester."

C'est déplorable qu'aujourd'hui cette question ne soit pas  encore réglée et que certains voient encore l'homosexualité  un amour contre-nature, une anormalité. Non, non, non, nous n'avons pas évolué. On a des belles machines, on est au "tout numérique", mais humainement on régresse. 

Ce livre ne trahit pas Aragon dans la mesure où Qui dira la souffrance d'Aragon? reprend toutes les thématiques de l'oeuvre d'Aragon mais aussi toutes ses grandes interrogations, ses lubies. On a une lettre d'Aragon à Mahé qui est d'une magnificence toute aragonienne. En la lisant, j'ai tout de suite fait le lien avec le roman La mise à mort  et la question du double, de la frontière entre réalité et fiction. 

"Mon chéri, mon grand chéri,
Jamais autant que ce soir je n'ai ressenti le besoin de tout dire.
Jamais je ne me suis autant décidé à rompre avec l'hypocrisie. Je suis double, tu l'as compris au premier coup d'oeil.
Un jour où l'autre, tôt ou tard, il faudra, je le sais, que je tue mon double. Que je coupe la tête à l'apparence.
[...] Je t'ai aimé avec passion, cette passion qui n'a eu d'égale que la violence qui m'a poussé vers toi quand tu es apparu.
Je t'aime.
Je t'aime contre tous. Contre tout.
Je t'aime contre ces pâles figures qui osent se mettre entre nous.
Je t'aime contre moi, sur moi, en moi, le maladroit artisan de l'amour.
Mon grand chéri, je ne saurai plus écrire sans toi. [...]"

Outre l'histoire passionnée entre les deux hommes, on a accès à beaucoup d'informations sur le Parti Communiste, les adhérents, les trahisons. Je sais que ce roman n'est pas une fin en soi pour comprendre l'hstoire du parti communiste mais bien un tremplin pour comprendre davantage ce mouvement, ses failles, ses limites...

Le travail de Gérard Guégan est très fin et surtout il fait vraiment le lien entre son histoire et celle d'Aragon et entre son roman et tous ceux de notre Louis Chéri. Comme son idole, Gérard Guégan brouille la frontière entre fiction et réalité. Comme dans tout bon roman digne de ce nom... On y croit.  Ceux qui "connaissent" Louis Aragon, le reconnaissent entre les lignes; à chaque fois. Gérarg Guégan ne trahit pas.

lpb

Ce magnifique roman me permet de valider le challenge d'Enna, Le petit bac

Personne célèbre, Ligne 2 ARAGON