La retraite sentimentale est le dernier opus de la série des Claudine de la merveilleuse romancière Colette. J'ai parlé de mon adoration de Colette ici,

J'ai aussi parlé de la saga des Claudine ici: Claudine à l'école. Claudine à Paris. Claudine en ménage. Claudine s'en va.

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Dans Claudine s'en va, on parle surtout du personnage d'Annie que l'on retrouve dans La retraite sentimentale. Renaud, le mari de Claudine est en convalescence dans le sud (je crois). Pendant cette absence, Annie vit avec Claudine. On sait que leur amitié est ambiguë, qu'entre elles il y a un désir latent. Chacune va évoquer son passé, ses souvenirs. Et en tissant les fils de leur vie, on voit leurs portaits s'affirmer. Annie représente la fausse sage, une sorte d'"ingénue libertine" et Claudine toujours fidèle à elle-même: l'âme virile dans un corps de femme fatale. L'image de Colette s'affirme de plus en plus à travers le personnage de Claudine. On sent une sorte d'émancipation des deux. Et cela est sans doute permis grâce à la rupture entre Colette et Willy. 

On retrouve aussi le personnage de Marcel, l'ancien soupirant de Claudine; son double. Marcel est le double de Claudine... en fille. Marcel c'est l'âme féminine dans un corps gracile d'homme. Marcel est aussi le fils de Renaud... Cela complique les relations... Le syndrome de Phèdre plane! On voit bien que Claudine est attirée par Marcel parce qu'il lui permet d'être virile, il lui donne la possibilité de montrer sa force. On sent toujors pregnante cette lutte contre les hommes chez Claudine: elle les défie en permanence. Marcel lui permet d'affirmer sa propre masculinité. En écrivant ceci, j'ai vraiment l'impression de me portraitiser! C'est sans nul doute pour cela que j'aime cette saga des Claudine: je vois à travers cette jeune fille virile, à travers son androgynie mentale, un reflet de moi-même. Quant à l'écriture de Colette... le style sublime l'histoire. 

"Vous avez songé à tout [...] excepté aux autres amours qui ont place à côté du vôtre, qui peuvent le coudoyer de trop près, le malmener d'une épaule hardie, lui dire:"Recule-toi un peu, c'est à nous!" Je dis toujours "amour" Claudine, parce qu'il n'y a que ce mot-là.... Et si un jour, vous rencontriez le mien, ce petit demi-dieu fougueux, tout brillant de jeunesse, les mains rudes, avec ce front étroit que j'aime sous les cheveux touffus? [...] Il n'est vain que de sa peau, de ses muscles, de sa cynique vigueur, et l'on a de repos à ses côtés que quand il dort d'un air têtu, les sourcils froncés, les poings clos. Alors on a un peu de temps pour l'admirer et l'attendre."

C'est un magifique roman non par ce qu'il s'y passe mais par la façon dont est narrée l'histoire et ce style bordel! Tout est délicat: du mot choisi à la formulation de la phrase. Les phrases sont de vrais diamants. Parfois, je m'arrête et je relis certaines phrases parce que c'est beau. C'est sûrement niais d'utiliser ce pauvre adjectif mais c'est beau. C'est de la dentelle littéraire.

Dans ce roman, on aborde encore l'image de la femme, la place qu'elle prend et qu'elle occupe dans la société, dans la vie. On parle aussi du regard que l'on pose sur elle. La femme, cette idiote sulfureuse; bonne à enfanter, à accomplir des tâches de bonnes femmes. La femme n'est pas faite pour réfléchir. Et c'est à toutes ses idées dévalorisantes et machistes que Claudine (et par-là même Colette) s'attaque. Elle foule au pied la mysoginie. Elle piétine les clichés et telle une amazone vainc les hommes. Elle lutte en corps-à-corps et à armes égales contre notre ennemi: l'Homme, le mal (mâle?). Nous sommes des guerrières, pas des petites choses fragiles, pas des pleureuses. Colette la féministe a parlé. Colette féministe, engagée mais pas sexiste comme certaines chiennes-de-garde actuelles. Il y a quand même cette attitude double chez Claudine, chez Colette, (que je retrouve dans certains traits de mon caractère) on défie les hommes et on les déifie; On se méfie d'eux puis on les réifie... Et toujours cette ambivalence: tu es ma chose, tu es mon dieu; tu es mon jouet, tu es mon rival... et pourtant.

"Il a mon âge ce bibelot? Moi, tous les soleils de l'été se sont mirés dans l'or de ma peau, ont ganté mes mains sèches et chaudes, et la bise de cette semaine a fendu d'une gerçure fine et cuisante l'arc si bien tendu de ma lèvre supérieure..."

Et pourtant... Je te porte aux nues, je te pose sur un piédestal. Tu es un homme. Plus qu'un homme. Plus que ça encore. Parce que je t'aime. Parce que je t'adore.  Du fond du coeur pour toujours. Voilà la dualité permanente chez Claudine. Son paradoxe, sa complexité.

"Rien ne m'y attriste, rien ne m'y retient. Rien ne reste là-dessous, de celui que j'aime, de celui de qui je parle encore, en mon coeur, en disant: "Il dit ceci... Il préfère cela..." [...] Celui que j'aime tient tout entier dans mon souvenir, dans un mouchoir encore parfumé que je déplie, dans une intonation que je me rappelle soudain et que j'écoute un long instant, la tête penchée... Il est dans un court billet tendre dont l'écriture pâlira, dans un livre usé que flattèrent ses yeux et sa forme est assise à jamais, pour moi - mais pour moi seule- sur ce banc d'où il regardait, pensif, bleuir dans le crépuscule de la Montagne aux Cailles."

On voit bien dans l'ultime adieu de Claudine à Renaud, une déclaration de Colette à Willy. La séparation qui ne laisse que la nostalgie d'un passé qui ne reviendra plus, qui donne une place telle au souvenir d'un vie commune qu'aucun autre ne pourra supplanter. Un passé que rien ne pourra remplacer. Voilà le mot de la fin de Colette. La définition de la retraite sentimentale: on rentre en soi pour retrouver l'amour perdu; on prend du recul par rapport à l'amour car on le sait...On n'aimera plus après ça. On n'aimera plus jamais comme ça.