"Chaque page ne vaut que lorsqu'on la tourne et que derrière, il y a la vie qui bouge, qui pousse et qui mêle inextricablement toutes les pages du livre."

calvino

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Ai-je encore besoin de spécifier mon amour pour Italo Calvino? Je le dis et le répète une fois de plus: j'aime Calvino, je l'adore, je l'adore, je l'adooooooooooooooooooooore. Le chevalier inexistant est un roman au sens large même très large du terme puisque Calvino, à la manière d'un Rabelais, pousse les limites du genre et en fait une oeuvre polymorphe, polyphonique: il s'agit à la fois d'un roman épique dans la veine des romans chevaleresques médiévaux, d'un conte, d'un roman philosophique, d'un récit farcesque  Ce roman appartient à une trilogie Nos ancêtres qui compend Le Baron Perché dont j'ai parlé il y a longtemps ici, Le vicomte pourfendu que j'ai lu il y a encore plus longtemps. Si immédiatement j'ai fait le lien ente Le vicomte pourfendu et Le chevalier inexistant, le filon qui unit ce dernier au Baron Perché ne m'a pas paru si évident que ça. Je ne vois toujours pas vraiment le lien. Mais passons.

Alors Le chevalier inexistant, c'est quoi? C'est l'histoire d'un mec, d'un chevalier qui n'existe pas. CQFD. Bye bye. Blague à part... en fait je fais la maligne mais je ne sais pas du tout comment parler de ce livre. 

Quand?

L'histoire se passe au Moyen-Age puisque nous retrouvons Charlemagne, Roland, Olivier. Nous avons donc une référence permanente à l'épopée La Chanson de Roland, ce qui donne au Chevalier inexistant un aspect tout à fait épique.

Qui?

On a plusieurs personnages chevaleresques (on s'en serait douté)
1- Agilulfe Edme Bertandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra, chevalier de Sélimpie Citérieure et de Fez. Autant dire que pour simplifier, Calvino l'appelle Agilulfe. Malgré un nom à rallonge qui permet d'asseoir une vraie personnalité, de camper une véritable identité, ce chevalier n'existe pas.... Il est invisible, absent sous l'armure. Il est juste l'esprit, la volonté qui anime l'armure blanche virginale et  aussi celui qui remporte de grandes victoires... Le chevalier le plus valeureux, le Chevalier par excellence.

"Ce que pouvait être le bonheur de fermer les yeux, de perdre tout sentiment de soi-même, de s'abîmer dans le gouffre de sa propre durée, et puis, au réveil, de se retrouver tel qu'avant, prêt à tisser de nouveau les fils de son existence, cela, Agilulfe était incapable de le concevoir[...]"


2- Raimbaut: un jeune chevalier errant en quête de faits d'armes qui ne cherche qu'à venger la mort de son père. Contrairement à Agilulfe, il n'est pas reconnu militairement mais il existe. Il représente surtout le bidasse qui s'engage dans l'armée pour des raisons personnelles, pour la vengeance et non pour l'honneur. On voit ici une pointe ironique et satirique de la part de note Italo qui s'est toujours mobilisé contre la guerre.

3- Gourdoulou: une sorte de sauvage un peu fou.
"Toqué, ce n'est peut-être pas tout à fait le mot: c'est seulement quelqu'un qui existe sans s'en douter."

C'est un humain animalisé. Il n'obéit qu'à ses instincts primaires. Il peut faire penser au personnage du Vilain dans les récits médiévaux ou encore à l'ermite lorsqu'il se met à philosopher. Sans conteste, c'est un avatar de Gargantua avant son éducation. Gourdoulou a la particularité de n'avoir aucune identité puisqu'il en a plusieurs... Il change de nom selon les personnes qu'il rencontre. Ce sont les gens qui l'appellent par différents sobriquets parce qu'en réalité Gourdoulou ne sait pas comment il s'appelle; comme n'impore quel animal sauvage, il n'a pas de nom. Il est le miroir inversé d'Agilulfe: Agilulfe a une identité apparente bien appuyée alors que l'identité de Gourdoulou est plutôt flottante. L'un existe réellement, l'autre non. Là où les deux se rejoignent c'est qu'ils n'existent que par leur nom... C'est complexe. Non, en fait c'est simple mais c'est moi qui embrouille tout. On repère de nouveau le point d'orgue de l'oeuvre de Calvino: le nominalisme. Nommer la chose suffit-elle à la faire exister? Y a-t-il une existence hors des mots?

"Selon les contrées qu'il traverse [...], selon qu'il suit l'armée chrétienne ou l'infidèle, on le nomme Gourdoulou, ou Goudi-Youzouf, ou Ben-çava-Youzouf, ou Ben-Stamboul, ou Pestanzoust ou Bertinzoust, ou Martinbon, ou Gars-bon, ou Gars-Beste... Mais on l'appelle encore le Vilain des Vallées, ou Jean Piffre, ou Pierre Pignoche."


4- Il y a toute une palanquée de personnages secondaires: les différents chevaliers qui se font face lors de combats, Charlemagne, Roland, Olivier, on nous parle même des Chevaliers de la table Ronde. Là encore Calvino se plait à brouiller les frontières entre réalité et fiction. Tout ce que j'aime...

5- Bradamante: une jeune femme convoitée de tous et par tous. Une femme un peu espiègle, assez michtonneuse. Les descriptions faites de cette femme de moeurs légères m'ont fait penser à Dulcinée dans Don Quichotte de Cervantès. Dulcinée est perçue par Don Quichotte comme une princesse, une femme pure alors qu'elle n'est qu'une pauvre paysanne un peu délurée.

6- Torrismond: un chevalier qui doute des hauts-faits d'Agilulfe et qui va semer la discorde et faire un terrible affront à notre chevalier inexistant. Agilulfe s'est toujours targué d'avoir sauvé une jeune fille, par le passé, d'une agression sexuelle en tuant ses bourreaux avant qu'ils ne la salissent. Cependant, Torrismond affirme être le fils de cette femme, Sophronie... C'est de ce terrible affront humiliant qu'Agilulfe va partir en quête de cette femme pour prouver qu'il l'a aidée et que Torrismond ne peut être ce fils.

7- Une religieuse qui prend parfois en charge la narration en alternance avec notre narrateur premier (hétérodiégétique, si l'on veut respecter le vocabulaire technique). Cette religieuse est en train d'écrire des moments du livre que nous lisons. A travers cette figure d'écrivain(e), c'est Calvino qui s'exprime sur l'acte-même d'écrire.

"Ah si je pouvais conter à ma guise! Pour cela, il faurait que cette page blanche, tout à coup, se hérisse de grands rochers rougeâtres, ou bien s'éboule en un épais sablon semé de cailloutis où pousseraient toute une végétation de genèvriers hirsutes. [...] Toutes choses bougent dans la page bien lisse; pourtant rien ne transparaît de cette agitation, rien n'a l'air de changer à la surface. Il en va de mon papier comme de la rugueuse écorce du monde, où tout bouge et rien ne change: rien qu'une immense couche de matière homogène qui se tasse et s'agglomère selon des formes et des consistancces variables, dans une gamme de coloris nuancés, et que, pourtant on imagine sans peine étalée sur une surface plane."

Où?

"Sous les murs rouges de Paris" au début du roman; on évolue jusqu'aux Pyrénnées

Quoi?

On suit les différents combats (physiques et spirituels) d'Agilulfe et des autres personnages. Agilulfe est une sorte de guide pour Gourdoulou et pour Raimbaut. Ce sont ces trois personnages qui vont porter un regard particulier sur le monde, les hommes, la guerre... Les récits épiques ne sont en réalité que des prétextes touvés par notre Italo d'amour pour poser les questions qui l'ont toujours titillé: l'être et le néant (pour reprendre la formulation de Sartre); pourquoi la guerre? Qu'est-ce que l'humain? Qu'est-ce qui le meut? Qu'est-ce qui le fait exister? Qu'est-ce qui le rend vivant, humain? 

"Depuis que le monde est monde, entre la guerre que l'on fait et celle que l'on raconte, il y a toujours un léger décalage. [...] Ce qui compte c'est la personnalité, la vaillance, une certaine continuité dnas la façon d'agir; cela suffit à garantir que, même si les choses ne se sont pas passées comme on le raconte, du moins elles auraient fort bien pu et pourraient encore se passer de la sorte, en une circonstance analogue."

Et alors?

Comme toujours, l'atmosphère burlesque nous invite à nous interroger sur la fiction que nous sommes en train de lire. Où Calvino veut-il nous emmener? Comme dans tout roman/conte initiatique, il y a une trajectoire, une quête qui aboutira à un enseignement. Et, cet enseignement, on le comprend dans les deux dernières pages. Ce n'est qu'en refermant le livre qu'on comprend toute la symbolique du chevalier inexistant. La lecture du Chevalier Inexistant est le récit d'une initiaition, d'un apprentissage du "héros" mais c'est aussi celui du lecteur. On a des étapes, des épreuves au fil de la lecture. Et en surpassant ces quelques écueils, on parvient à une réflexion. Pas une réflexin donnée par Calvino, nooooon, pas de ça chez Italo! Une réflexion que l'on a construite au fur et à mesure de la lecture et qui se poursuit bien après la fermeture du livre. C'est le talent de mon auteur Italien préféré.

"Il n'y a pas de défense, pas d'offense... Rien n'a de sens. [...] La guerre durera jusqu'à la consommation des siècles, il n'y aura ni vainqueur ni vaincu, pour l'éternité. Snas celui d'en face, personne ne serait plus rien; déjà au point où nous en somme, chcaun a oublié la raison pour laquelle il se bat..."

Une citation préférée?

 

"Nous non plus, nous ne savions pas que nous étions au mode... Même exister,cela s'apprend."

 

 

 

Un petit bonus pour finir l'article?

Mon livre est précédé d'un texte de Roland Barthes La mécanique du charme qui est une sorte d'éloge de Calvino par Roland Barthes. Dans ce discours dithyrambique, j'y ai lu tout ce que je porte en moi et que je ressens pour Italo Calvino et que jamais je n'aurais su et ne saurais formuler comme l'a fait Barthes. D'ailleurs, dans cette Mécanique du charme, j'ai trouvé beaucoup de points communs avec mes déclarations d'amour à Romain Puértolas. C'est clair, définitif, gravé dans ce blog:

Romain Puértolas est notre Italo Calvino français et contemporain. CQFD bye bye.