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La petite fille de Monsieur Linh est un roman de Philippe Claudel qui me permet de valider une participation au challenge Le Petit Bac dans la catégorié "nom", ligne 4.

Monsieur Linh arrive par bateau sur une terre inconnue. On ne sait pas d'où il vient, on ne sait pas où il va, ni où il est ni quand se déroule l'histoire. Si tout est aussi flou et flottant c'est que l'histoire de Moniseur Linh peut aussi bien être celle des anciens réfugiés de n'importe quel pays à n'importe quelle époque comme celle des milliers et des milliers de migrants de notre époque. Au vu de son patronyme et surtout à sa sonorité, on peut clairement penser que Moniseur Linh est Asiatique. De plus, "Tao-Laï" sonne bien comme un bonjour venant de l'extrême-Orient. Monsieur Linh est un homme qui a dû fuir son pays et qui a vu périr sa famille, ses voisins, ses proches... On peut penser à la guerre d'Indochine... Dans ce cas, Monsieur Linh serait Viêtnamien. Lorsqu'il arrive dans ce nouveau pays, il fait la rencntre d'un veuf, Monsieur Bark avec qui il se lie d'amitié. Ils ne parlent pas la même langue pourtant ils partagent ce même sentiment d'humanité, d'appartenir au même monde, de se comprendre malgré la barrière linguistique. Monsieur Bark évoque à un moment une guerre dans laquelle il a été embarqué pour "détruire le pays de monsieur Linh". Bark sonne un peu américain. En admettant que Bark soit parti au tout début de la guerre, soit revenu entre temps, on peut alors supposer que nous sommes dans les années 75, au moment où les Vietnamiens s'exilent vers les Etats-Unis. Cela peut aussi être la France car rappelons que la guerre d'Indochine a concerné les Français. Tout se tient.

J'ai fait aussi des recherches sur l'expression Tao-Laï... Il s'avère que c'est un bonjour cambodgien. On pourrait alors penser à la prise du pouvoir par les Khmers générant le terrible génocide cambodgien. Dans ce cas, où va Monsieur Linh? Etats-Unis? Europe? personne ne le sait et l'histoire ne le dit pas.

"Monsieur Linh n'a pas froid sur le banc. Penser au village, même au passé, c'est un peu y être encore, alors qu'il sait qu'il n'en reste rien, que toutes les maisons ont été brûlées et détruites, que les animaux sont morts [...] ainsi que la plupart des hommes, et que ceux qui ont survécu sont partis aux quatre coins du monde, comme lui l'a fait."

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De l'Histoire à l'histoire... Monsieur Linh est donc un exilé qui vit transitoirement dans un foyer. Il n'est pas seul. Il est accompagné de sa petite-fille, fille de son fils mort au pays. Il veille sur elle, la protège, se raccroche à elle comme vestige du passé et comme moyen de tenir, de survivre sur ce terrain inconnu et hostile. Au cours d'une de ses promenades, il va faire la rencontre de Monsieur Bark, un gros homme avec qui il partage des instants de vie. Monsieur Bark parle beaucoup, il a des gestes tendres envers Monisuer Linh et sa petite-fille. Les deux, malgré l'écueil de la langue, vont tisser des liens solides, une vraie amitié. Chacun essaie de montrer sa reconnaissance, sa gratitude car l'un a besoin de parler et d'être écouté, l'autre a besoin d'un pilier. Les deux vont se trouver, puis se retrouver sur ce banc, premier élément qui les a unis. A un moment donné, Monsieur Bark demande à Mosieur Linh comment il s'appelle et l'autre ne comprenant pas, il lui dit juste bonjour dans sa langue: tao-Laï. Ce qui va engendrer un petit quiproquo amusant, Monsieur Bark croit que Monsieur Linh s'appelle Monsieur Tao-Laï. On voit Monsieur Linh se demander pourquoi son ami lui dit bonjour à longueur de temps. Pensant que c'est un rituel, une coutume dans ce nouveau pays, il va donc demander à d'autres comment dit-on tao-laï dans cette nouvelle langue. Et c'est alors que Monsieur Linh dira en permanence bonjour à monsieur Bark. Outre l'échange de courtoisies, il va y avoir un échange de cadeaux symboliques: Monsieur Linh va demander à ce qu'on lui fournisse des cigarettes qu'il va s'empresser d'offrir à son nouvel ami. Touché par cette attention minime mais si importante, Monsieur Barks va offrir la plus belle des robes à Monsieur Linh pour sa petite-fille. Cet échange est surtout un langage d'amour. Donner, offrir, faire un geste amical remplacent tous les mots qui ne peuvent passer de l'un à l'autre. L'offrande est alors déclaration. Elle permet de montrer, de dire autrement à cet autre que sa présence est précieuse, que son existence a un impact sur la sienne propre.

"Sans qu'il sache le sens des mots de cet homme qui est à côté de lui depuis quelques minutes, il se rend compte qu'il aime entendre sa voix, la profondeur de cette voix, sa force grave. Peut-être d'ailleurs aime-t-il entendre cette voix parce que précisément il ne peut comprendre les mots qu'elle prononce, et qu'ainsi il est sûr qu'ils ne le blesseront pas, qu'ils ne lui diront pas ce qu'il ne veut pas entendre, qu'ils ne poseront pas de questions douloureuses, qu'ils ne viendront pas dans le passé pour l'exhumer avec violence et le jeter à ses pieds comme une dépouille sanglante."

Et puis un jour il faut quitter le foyer. Et Monsieur Linh va être envoyé...dans une maison de retraite? un hôpital gériatrique? Bref un endroit sécurisant  de prime abord mais qui ressemble à une prison dans la mesure où il ne peut faire ce qu'il veut, ne peut sortir, n'est plus en contact avec son seul lien qui l'unissait à l'humanité... Ce nouveau lieu hostile va le couper de ce monde extérieur et même s'il garde sa petite-fille avec lui, il n'est plus raccroché à son ami, son pilier. Ceui dont la présence le rassurait, le seul qui le faisait se sentir bien. De là vont commencer d'autres péripéties qu'il faut taire ici.

C'est un des plus beaux livres que je n'ai jamais lus. Parce qu'il parle de l'Humain vraiment humain, de  la beauté des gestes, de la solidarité. Quand j'ai choisi ce livre sur l'étal de mon brocanteur favori, sa compagne m'a dit "c'est une vraie perle". Je lui ai dit que j'avais lu Le rapport de Brodeck et que j'avais été soufflée. Sur ce, elle m'a répondu "cleui-ci est encore plus fort".. J'ai souri de façon crispée en pensant "Non, Philippe Claudel n'a pas pu écrire quelque chose de mieux que Le rapport de Brodeck tout comme Modiano n'écrira rien de plus beau que Dora Bruder". Je retire ce que j'ai pensé car La petite fille de monsieur Linh m'a touché droit au coeur. Ce roman m'a émue au plus haut point. Mon coup de coeur de l'année 2017.

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"Il est à des milliers de kilomètres d'un village qui n'existe plus, à des milliers de kilomètres de sépultures orphelines des corps morts à quelques pas d'elles. Il est à des milliers de jours d'une vie qui fut jadis belle et délicieuse."