"Tomorrow is a new day for everyone"

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To the bones est un film sur les troubles alimentaires et plus ciblé sur l'anorexie. "To the bones" signifie jusqu'aux os. Ceci est un symbole car dans le film, la protagoniste fait en permanence le tour de son bras entre son pouce et son index. C'est un repère pour elle. Si elle ne peut plus le faire, c'est qu'elle a grossi parce qu'elle a trop mangé. Peut-on trop manger quand on ne mange rien? 

Je pense qu'il peut y avoir deux types de spectateurs face à ce film: ceux qui vont plaindre l'entourage, et qui vont se dire que ce ne sont que des caprices, que manger n'est quand même pas bien compliqué, il faut bien se forcer quand même! Et il y a ceux qui vont avoir de l'empathie, ceux qui vont comprendre l'héroïne, qui compatissent, souffrent avec elles lorsqu'ils la voient se battre et se débattre contre l'alimentation.

yoga-nu-beau-corps-sexy-de-jeune-femme-sur-le-fond-noir-61362922A notre époque, rares sont celles (et ceux) qui n'ont pas eu de troubles alimentaires. Après, on met un peu tout et n'importe quoi derrière le mot "anorexie". Je ne suis pas anorexique. Je ne l'ai jamais été. En revanche, j'ai eu des crises d'anorexie. Anorexie volontaire pour maigrir puis anorexie liée à une peur, un stress. Je n'ai jamais été boulimique. J'ai la phobie de vomir. En revanche, les crisses d'hyperphagie, j'ai connu. Mon rapport à la nourriture a été très complexe. Cela s'est amélioré quand j'ai eu 30 ans. Le symbole. Le cap à passer. Le déclic. Le rapport à mon corps a été conflictuel. Il l'est encore. Visiblement mon rapport à la minceur, à la maigreur est aussi ambigu. Au début du film, notre héroïne Hélène (ou Helen) est en sous-vêtements à l'hôpital pour une pesée. Tout de suite, je me suis dit "oh elle doit être en bonne voie de guérison. Elle est bien. Elle est toute fine. Je voudrais être comme ça." Et en fait, je me suis aperçu qu'Hélène était à un très très mauvais stade de l'anorexie. Ce passage m'a donc fait très peur par rapport à ma vision de la minceur. Ce n'est pas tant de l'avoir trouvée mince au lieu de rachitique qui m'a troublée mais d'avoir pensé "j'aimerais être comme ça".

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Ce qui est assez paradoxal c'est qu'à un moment une fille dit à Hélène: "Emma Stone est bien rondouillarde. Elle doit faire au moins un 38"; et Hélène de répondre: "non elle n'est pas rondouillarde mais bien charpentée". Là j'ai vu le décalage... Emma Stone, je la trouve sublime, mince mais pas ronde. Où est la minceur? Où est la maigreur? La vision du corps est bien subjective... C'est complexe de changer de perception sur les autres, sur soi... Récemment, j'ai dit à des collègues "j'ai toujours été grosse". Elles m'ont regardée et ont éclaté de rire en me disant "mais t'es pas grosse!" Ça m'a troublée. Et au lieu de me ranger de leur côté, je me suis dit qu'elles avaient une vision erronée. On pourrait croire comme ça que l'alimentation, le rapport à son corps, à soi, c'est d'une grotesque superficialité, d'une connerie monumentale mais en fait c'est bien plus profond que cela.

L'alimentation ne devrait pas être un problème puisque c'est quelque chose d'ordinaire, de nécessaire. Pour quelqu'un qui connaît quelques troubles c'est un calvaire. Dans le film To the bones, on suit un groupe de six personnes (atteintes de différents TCA) soignées dans une clinique spécialisée et menée par un psychologue/psychiatre très très spécial avec des techniques originales. Ce psy c'est Keanu Reeves... [DIGRESSION: Alors lui, je ne l'avais pas vu depuis une paye. Le vieillissement lui va tellement bien. Sexy sexy le Keanu.. ] Bref ce n'est pas le sujet... Parmi ces 6 personnes, on voit bien que déjeuner, dîner, manger, ingérer un aliment c'est un parcours du combattant. Elles sont entre l'envie de s'en sortir et la phobie de grossir. Manger n'est plus une banalité. Manger devient une sorte d'épreuve. J'ai totalement compati avec ces personnages. Je les ai compris.

Mon rapport à la nourriture s'est amélioré mais... je ne peux manger qu'avec des gens que je connais et avec lesquels je me sens bien; sinon c'est une catastrophe. Lorsque j'ai rencontré mes meilleures amies, au tout début, je déclinais les repas. Je leur disais "je viendrai pour le café" ou "est-ce qu'on pourrait plus se voir à 15h qu'à midi"... Lorsque je me suis sentie bien avec elles, que j'ai eu confiance, je les ai invitées à dîner. Et aujourd'hui, se faire un restaurant ensemble ne me met pas mal à l'aise, ça ne me fait pas honte. Idem pour les collègues. Quand tu es suppléant, tu changes d'établissement très souvent. Chaque prérentrée et ses déjeuners avec des gens inconnus m'a rendue malade plusieurs fois. Et, chaque midi, tu t'isoles car tu ne peux pas manger avec ces gens. Qu'est-ce qu'il vont penser de me voir manger? Depuis une couple d'années, l'affaire est réglée car mes collègues me rassurent et j'ai confiance en eux donc partager un repas avec eux me fait plus plaisir que honte.

Je sais que c'est ridicule mais c'est un enfer à vivre et moi, je ne vis pas l'anorexie ni les troubles au quotidien. Alors je compatis mais  je ne juge pas toutes ces Hélène... To the bones met aussi un bon coup de pied aux idées reçues sur l'anorexie et toutes les raisons que chacun cherche pour se déculpabiliser. La famille d'Hélène est ignoble et surtout les femmes qui la composent; normal puisque le père est absent. Il y a tout un climat qui, même s'il n'a pas causé le trouble d'Hélène, ne permet pas à la jeune femme de s'en sortir. On l'accuse, on lui fait des reproches, on parle à sa place. Elle n'est plus Hélène. Elle est l'anorexique qui nous emmerde. Personne ne le dit franchement mais cela se lit bien entre les lignes. Du coup, on a encore plus d'empathie pour notre jeune héroïne.

J'a adoré ce film car il m'a parlé, il m'a fait peur, m'a fait réfléchir, m'a fait prendre conscience de beaucoup de choses, du chemin que j'ai parcouru mais je sais aussi que cela ne tient qu'à un fil. Il m'a fait très peur.

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Oui, cela fait deux ans que j'ai réglé mes problèmes d'alimentation. J'essaie d'oublier la période entre décembre 2015 et février 2016. Un collègue que j'adore, pour rire, m'avait dit "joyeux noël et attention... à la balance". Sur le coup, j'ai éclaté de rire parce que c'était drôle et venant de lui pas du tout méchant. Le problème c'est le soir en rentrant... Mon cerveau n'a retenu que cette partie de la phrase "attention à la balance"... Et là, ça a été catastrophique. Je dois faire attention, je ne dois pas grossir. S'il m'a dit ça, c'est pour ne pas que je grossisse parce que peut-être si je grossis il m'aprréciera moins. Et puis ça a dérivé. Donc si je maigris, il m'appréciera beaucoup plus. Mon cerveau a une logique assez particulière. Le résultat a été sans appel: 6 repas en 8 semaines (et quand je dis repas... Une clémentine pouvait être considérée comme tel). 8 semaines pendant lesquelles je ne mangeais plus avec les collègues. On me posait toujours des questions un peu suspicieuses: Tu as mangé? Tu y vas quand? Il n'y a eu que des regards bienveillants ensuite ou des petites piques pour me redonner le petit coup de talon nécessaire... Jusqu'au jour où le collègue en question (au début de ma petite psychanalyse) m'a regardé droit dans les yeux et m'a dit "il va falloir arrêter ça!". Cette phrase a été le déclic. 

Ma dernière crise remonte à avril dernier et j'ai alterné les phases "je bouffe tout et n'importe quoi" et les "oh je n'ai pas mangé hier, ni avant-hier et là il est trop tard, je mangerai demain". Ça a été compliqué jusqu'aux vacances. Je suis reboostée. Je ne pense pas que les vraies anorexiques (comme s'il pouvait y avoir des fausses), avec un poids minime, avec un processus vital prêt à être engagé, guérissent vraiment. Elles peuvent s'en sortir c'est un fait mais le fil est tellement léger. Quand je vois comment mes mini problèmes avec la nourriture peuvent ressurgir comme ça, tout connement... Alors quand on a un passif lourd, cela doit être bien plus complexe. L'entourage joue un rôle majeur et incriminer la personne, lui reprocher d'être trop maigre, de la pousser à bout n'est pas la solution. Et, dans le film, toutes celles qui ont essayé de choquer, de faire peur, de donner les mauvais coups de pied à Hélène n'ont fait qu'empirer la situation. C'est la bienveillance qui aide et qui sauve, pas le reste.

Je recommande ce film vivement. On n'en a pas beaucoup entendu parler. Il y a des scènes hard, violentes, choquantes mais il est fait avec une pertinence et une intelligence folles.

Je ne suis pa experte ni en nutrition ni en psychologie ni en neurologie. Peut-être que je me suis plantée de bout en bout, que j'ai parlé d'un sujet que cliniquement je ne connais pas (et c'est sûrement vrai); je voulais juste parler d'un film qui m'a touchée et qui m' a permis de m'analyser, de comprendre sinon de prendre conscience de mes légers différends avec la nourriture.

La musique de fin est magnifique. C'est une reprise. J'avais déjà entendu cette chanson par le passé. J'ai été ravie de la redécouvrir.

Caroline Pennell - Follow The Sun (Acoustic) (Xavier Rudd cover) [Audio]

La version originale est topissime...

Follow the Sun - Xavier Rudd