fond-de-musique-avec-des-notes-40725472

Concerto à la mémoire d'un ange est un recueil de quatre nouvelles d'Eric-Emmanuel Schmitt. Cet homme sait tout faire: romans, nouvelles, théâtre. Et il le fait bien. Il s'intéresse et est calé dans de nombreux domaines: musique, arts, sciences... Et j'en passe. Comme dans tout recueil de nouvelles de Schmitt, il y a un fil rouge. Ce ne sont pas des textes mis les uns à la suite des autres. Chaque recueil possède une vraie unité.

"Quand devenons-nous celui que nous devons être? Dans notre jeunesse ou plus tard? Adolescents [...] nous sommes en grande partie fabriqués par notre éducation, notre milieu, nos parents; adultes, nous nous fabriquons par nos choix. [...] S'l y a des rédemptions, il y a aussi des damnations."

I. L'empoisonneuse

La première nouvelle qui ouvre ce recueil se nomme "L'empoisonneuse". Marie + empoisonneuse... On pense tout de suite à Marie Besnard! Bref. C'est l'histoire de Marie Maurestier qui a empoisonné ses maris et qui a toujours été relaxée. Par manque de preuves, il y a toujours eu des non-lieux. Dans son village, elle est une "star": elle est celle qui fait peur, qui angoisse mais aussi celle qui fascine. On la sait cynique, cruelle donc on la craint mais en même temps on a beaucoup de compassion puisque c'est une veuve qu'on a accusée à tort. A tort... en fait elle a juste une bonne étoile et un excellent avocat. Et puis, Marie (avec toute la symbole christique que son nom évoque) se rend à l'église et va devenir une pécheresse sur la voie de la rédemption. Par pur besoin de laver ses pêchés? Ou parce qu'elle est en train de tomber amoureuse de l'abbé Gabriel. Pour qu'il s'intéresse à elle, elle va lui avouer ses pires crimes et il va tenter de la remettre sur le droit chemin. On participe alors à l'ascension de Marie (Schmitt joue bien sur les noms religieux, j'ai le droit de faire de même...)  vers le bien jusqu'à ce qu'un élément la fasse reculer. Schmitt réfléchit et nous fait réfléchir sur le bien, le mal... L'homme est-il le même au début et à la fin de sa vie. Peut-on progresser? évoluer? Passer d'un bord à l'autre?

 

poison-sur-le-blanc-3213938

II. Le retour

La deuxième "Le retour" est ma préférée. C'est l'histoire de Greg, un matelot qui bosse dur. Un jour son supérieur lui apprend une mauvaise nouvelle: "sa fille est morte". Le souci est qu'il en a quatre. Il ignore laquelle est décédée. On le voit réfléchir et imaginer la mort de chacune et certaines pensées sont terribles et il a honte d'avoir pu penser... qu'il serait plus touché par la mort de l'une d'entre elles, et plus "soulagé" qu'une autre ait péri. Puis il se reprend. Il revient sur la relation qu'il a avec ses filles et sa femme. Le constat est sans appel. Selon lui, il est un vrai père aimant qui doit avoir la reconnaissance de sa femme et ses filles car il bosse dur pour elles. Il ne travaille dur QUE pour elles. Oui mais est-ce seulement ça être père?

"Il n'aurait pas soupçonné que l'amour pût consister en des sourires, des caresses, de la tendresse, des rires, de la présence, des jeux, du temps offert et partagé".

Je ne m'étalerais pas longtemps mais cela me parle beaucoup. La paternité ne se résume pas à des signatures sur des chèques, ce n'est pas des "je paie les frais de scolarité". La paternité c'est surtout s'intéresser aux bulletins scolaires, au cursus de ses filles (et là je ne parle pas de Greg...), c'est aussi participer aux galas de danse (au lieu de regarder le foot), c'est regarder ses filles sur scène aux spectacles des écoles et non rester au loin à faire d'autres choses; en vacances, c'est aller à la plage avec sa femme et ses filles au lieu de rester avec les copains au camping (je ne parle toujours pas de Greg).  GRRRRRR!


Pour de multiples raisons, j'ai adoré cette nouvelle. Le sujet est bien traité et on voit vraiment une réflexion monstrueuse et très humaine chez Greg  qui prend conscience de beaucoup de choses. C'est magnifique ce mélange de force et de fragilité.

III. Concerto à la mémoire d'un ange

La pénultième est aussi la plus longue et porte le nom du recueil: Concerto à la mémoire d'un ange. Deux adolescents, Axel et Chris, sont amis et pratiquent les mêmes activités artistiques et sportives. Cependant, Axel réussit tout et Chris se trouve légèrement en-dessous. Dans une compétition "aquatique", Chris va laisser Axel périr juste pour pouvoir remporter la partie. Il traînera sa culpabilité pendant des années mais au lieu de rester l'adolescent mauvais, il a transformé toute négativité en aide, bienveillance. En gros, il a tenté de se racheter en s'occupant d'adolescents "compliqués". A l'autre bout du monde, il y a Monsieur Lang, un chef d'entreprise très riche, un vrai business-man qui est aussi une ordure sur pattes. Ou plutôt une ordure en fauteuil. On sait qu'il a eu un accident et que ses membres inférieurs et supérieurs sont devenus inertes.. Peu à peu on comprend qui est monsieur Lang et la raison qui va le faire revenir en Europe... Une histoire de vengeance. La victime devenue bourreau.

Alban BERG - Concerto "à la mémoire d'un ange" - Luc HÉRY, violon

"Comme quoi la violence n'empêche pas de progresser. Comme quoi surtout, il n'y a pas d'existence sans violence, il faut juste la brider."

Le recueil repose sur la part de bien et de mal en l'homme, sur la dualité victime-bourreau, le tout lié avec la référence à une sainte qui sera présente, par petites touches, dans chaque nouvelle: Sainte Rita, la sainte des causes désespérées. Mais qui était Rita, Monsieur Schmitt?

" Rita fut une femme [...] réelle, une Italienne du XV° siècle qui parvint à réaliser quelque chose d'impossible: réconcilier deux familles qui avaient d'excellentes raisons de se haïr, la famille de son mari et la famille de l'assassin qui avait poignardé son mari. Il n'y avait pas meilleur qu'elle pour atténuer la haine, la mesquinerie, pour exalter l'amour, le pardon. Malade -une plaie purulente au front-, elle vécut néanmoins très âgée, pleine de bonté d'énergie, d'optimisme, en accomplissant le bien autour d'elle."

On retrouve en permanence des références religieuses, comme très souvent chez Schmitt: Abel et Caïn, les pêcheurs, les repentis, la religiosité... Je n'ai retenu qu'un saint: Saint-Jude. Je vais le vénérer, l'implorer, le chanter (Hey Jude...) chaque soir quand j'arriverai près de chez moi, aux alentours de vingt heures... "Saint Jude est le saint qu'il faut appeler quand vous ne trouvez pas de place pour vous garer: peu connu, il a le temps de s'occuper de vous." C'est aussi pour cet humour un peu grotesque que Schmitt me plaît encore plus.

1968 the Beatles Hey Jude

IV. Un amour à l'Elysée.

bibliothèque-présidentielle-française-d-elysee-6547508Enfin le recueil se clôt sur "Un amour à l'Elysée". Le couple présidentiel Catherine et Henri Morel donne une image très reluisante de l'amour, de la complicité matrimoniale. Sur les photos, ils incarnent le couple parfait, "l'amour exemplaire". Mais tout cela n'est qu'apparence. Ils font bonne figure alors que dès qu'ils se retrouvent dans l'intimité, c'est la déchirure, la haine et les meurtrissures qui sont à l'honneur. Ils se cachent derrière leurs apparences, ils se planquent derrière les masques parfaits qu'ils tendent à la face de l'électorat. Ils ne sont que des marionnettes mues par le protocole, le bien-pensant e tle politiquement correct. Ils sont glamour, élégants,... Henri a des maîtresses. Beaucoup de maîtresses. Catherine le sait mais elle s'en moque puisqu'elle ne supporte plus Henri.

"Comment supportes-tu que j'aie des maîtresses?
- Je suis ravie que d'autres femmes accomplissent un travail dont je n'ai plus envie."

J'adore cette réplique... Ne pas divorcer de cet homme pou lui pourrir davantage la vie. Leurs combats, leurs duels rappellent un peu le film Mr et Mrs Smith. Derrière ce couple, on peut y mettre n'importe quel duo présidentiel: Si Catherine le voulait, Henri serait le premier président divorcé... (Ça rappelle un certain Nicolas S.; puis un François H.) Et puis il y a l'image d'un homme politique qui a sauvé quelques temps auparavant des hommes d'un attentat et qui se sert de cet événement pour gagner le duel présidentiel (Ça rappelle aussi un certain Nicolas S qui avait permis la libération d'otages dans les années 95...) Et puis il y a une femme qui veut écrire un livre sur son mari président pour montre quelle ordure il est dans l'intimité (tilt: François H- Nathalie T). Enfin l'homme aux multiples maîtresses (François M n'était pas le der des der pour s***** tout ce qui bouge. RIP) Beaucoup d'anecdotes qui évoquent tour à tour chacun des présidents, sans en fustiger nominativement un seul. Avec de la hauteur, on pourrait même y voir, de façon visionnaire, notre couple présidentiel actuel. (ce qui est impossible car Sexy Manu était encore un bébé en politique, à cette époque). Cette histoire est triste, poignante et en même temps elle montre la désagrégation d'un couple que seul la mort de l'un va réunir. 

"Nos vies sont ainsi faites que le regard qu'on y jette les rend terribles ou merveilleuses. Des événements identiques peuvent être déchiffrés comme des réussites ou des catastrophes. [...] Il en est des destins comme des livres sacrés: c'est la lecture qui leur donne un sens. Le livre clos reste muet; il ne parlera que lorsqu'il sera ouvert[...]. Les faits sont comme les phrases du livre, ils n'ont pas de sens par eux-mêmes, seulement le sens qu'on leur prête."

 

J'ai été emportée par ce recueil nouvelles qui se clôt sur le journal d'écriture de Schmitt. J'adore me plonger dans le travail, la confection de l'écriture romanesque ou l'écriture de nouvelles. J'aime voir l'écrivain au travail, ce qui le pousse à écrire. J'aime voir les rouages de la mécanique de l'écriture. Ce journal d'Eric-Emmanuel Schmitt est un vrai cadeau. Un cadeau dans lequel j'ai encore perçu cette connexion entre lui et moi... Ah ces destinées parallèles ou la gémellité des esprits...